« La crise consiste précisément dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître. » (Antonio Gramsci)
Pour une grande partie des Sénégalais et des jeunes notamment, l'arrivée au pouvoir de BDF et Pastef dépassait la simple alternance politique. Elle fut un moment de renaissance politique quasi démiurgique sur les cendres d'un système APR atteint d’épuisement. Elle créait les conditions de possibilité d'un nouveau contrat entre l'État et les citoyens.
Le rêve de voir réhabiliter la souveraineté nationale, restaurer l'éthique publique, mettre fin aux privilèges de caste, rendre des comptes sur la gestion passée et replacer l'intérêt général au cœur de l'action publique. Bref un changement de paradigme politique économique et social.
Ce prologue permet de mieux apprécier le coup de semonce du divorce politique qui semble hélas aujourd'hui se dessiner entre Diomaye et Sonko. Il pose donc une question bien plus complexe qui va bien au-delà de la rivalité entre des egos surdimensionnés. Que devient un ‘Projet’ de rupture systémique face aux réalités têtues du pouvoir ?
L'histoire politique est jalonnée de cette tension qui renvoie à une dialectique bien connue du passage périlleux de la contestation à l'exercice du pouvoir. La rupture jadis facile à proclamer apparait infiniment plus difficile à administrer face aux réalités d’un Sénégal balloté entre des défis économiques structurels redoutables et des pesanteurs sociales profondes encore irriguées par de puissants mécanismes de conservation.
La question centrale n'est donc pas de savoir qui a ‘trahi’ qui a raison ou qui a tort. La question subsidiaire est de savoir si le ‘Projet’ politique qui a porté leur victoire conserve encore sa cohérence originelle. En attendant une réponse définitive…cette désunion du duo est à coup sûr un moment cathartique c’est-à-dire un prélude à une clarification salutaire du ‘Projet’ à la fois dans sa définition et dans son exécution. Mais laissons cette exégèse aux prosélytes des deux bords… !
Ce qui menace ici et maintenant le ‘Projet’ et sa résonance populaire ce n'est pas seulement une possible divergence de lecture. C'est le sentiment croissant dans le grand public que la querelle porte davantage sur le partage du pouvoir que sur la transformation du pays. Le goorgorlou qui n’a cure des subtilités idéologiques retient surtout que ceux qui promettaient de changer son quotidien et sa vie semblent désormais absorbés par leurs propres chamailleries dopées de part et d’autre par des courtisans toujours renaissants... !
Le drame potentiel du divorce n'est donc pas la séparation de deux trajectoires politiques. Après tout, les alliances naissent et meurent c'est la loi de la politique. Le vrai danger qui guette le Pastef est dans la perte de son récit fondateur. Cette idée simple o combien mobilisatrice ! que le Sénégal pouvait être gouverné autrement.
Si cette idée cesse de convaincre alors, le ‘Projet’ comme d’autres ambitions de reformes avant lui s’enlisera dans les consensus mous avant le désenchantement collectif. En attendant le coût du divorce n'est pas seulement politique. C'est aussi le coût du temps perdu. Chaque énergie chaque instant mobilisés pour gérer cette crise politique sont des efforts non investis dans la relance du pays et les réformes si nécessaires.
L'histoire économique montre que les transitions réussies reposent sur trois piliers : une vision claire, une équipe cohérente et une exécution disciplinée. Or une rupture au sommet fragilise précisément ces trois éléments. La question fondamentale est donc de savoir si cette brouille permettra une clarification nécessaire ou conduira-t-elle à une paralysie coûteuse pour un pays pris en tenaille qui n'a déjà plus beaucoup de temps à perdre ? Le gouvernement du jour arrive donc à point nommé. Espérons que sa somme sera bien plus qu’un agrégat d’experts car ses défis seront autant politiques qu’économiques.
En effet un gouvernement c’est bien plus qu’une collection de technos ; c’est avant tout un attelage pour un exercice exigeant et permanent d’arbitrage entre des valeurs et des priorités sous tendu par une vision. Pour l’heure il s’agira de restaurer la cohérence de l'État sans apparaître comme une continuité de l’ordre ancien rejeté. Et en même temps créer (sans délai) les conditions d’une performance de rupture pour une efficacité publique qui doit rompre l'immobilisme régnant, restaurer une gouvernance éthique et bâtir un État performant. Faut-il rappeler aussi (opportunément) qu’un État du Sénégal performant ne sera pas mesuré à sa conformité aux critères de l'orthodoxie financière internationale encore moins aux satisfécits du FMI, mais à sa capacité à traduire sa rigueur macroéconomique et financière en autonomie stratégique et en bien-être social pour une dignité accrue de ses citoyens.
La politique nous rappelle Aristote c’est avant tout l’art de rechercher le bien commun. Dans quelques années, les Sénégalais ne retiendront probablement pas les détails de ces chicanes dans cette dyarchie. Ils se poseront des questions bien plus primaires. Leur vie a-t-elle changé pour le meilleur ? Les institutions sont-elles plus fortes ? La gouvernance est-elle plus transparente ? Si les réponses sont positives, les tensions actuelles apparaîtront comme des péripéties. Si elles sont négatives, alors l'histoire retiendra que l'une des plus grandes espérances politiques depuis une génération aura été dilapidée…fourvoyée entre une légalité institutionnelle et une légitimité politique devenues sans boussole. Il nous faut maintenant conclure. Mais par le haut.
Une lecture catastrophiste de la situation du moment présente en effet une faiblesse majeure. Celle de confondre crise politique et échec politique. Imaginer qu'un ‘Projet’ de transformation profonde de la société puisse s’exécuter sans discordes internes relève davantage du romantisme politique que de l'analyse sérieuse. Pour autant, il faut rappeler à Pastef que tout gouvernement à l’heure des comptes se jugera moins à sa cohérence doctrinale qu'à sa capacité à produire des résultats réellement impactants pour ce pays. Point.
En attendant oublions donc les prophètes de malheur qui nous prédisent un enfer orwellien et autres anathèmes... ! Et laissons-nous tenter par un autre chemin possible parce que commandé par l’intérêt général. Dans cette hypothèse les deux hommes finissent par comprendre que leur véritable adversaire n'est ni l'un ni l'autre mais plutôt un pays exsangue ! Surtout ils acceptent de dépasser dans une coexistence intelligente deux tentations symétriques. La première est celle de l'ego et de l’orgueil pour le PR chef de l’Exécutif tout puissant…
La seconde est celle du dogmatisme pour le chef du Pastef. Celle qui transforme une doctrine politique en religion civile où tout compromis devient une trahison. Gouverner ce n’est pas toujours choisir entre le bien et le mal mais souvent entre le préférable et le détestable. Principe de réalité que nous rappelle si justement R. Aron. Et si enfin au grand soir la sagesse finit par l'emporter sur la morgue, alors cette crise sera remémorée non comme le début d’un effondrement mais comme le moment où ce pays aura choisi la maturité plutôt que la chienlit et l'avenir plutôt que les certitudes absolues.