(SenePlus) - Ce lundi 8 juin, les réunions de Bonn relancent les discussions techniques sur la mise en œuvre des engagements de Bakou et Belém. Entre le recours majoritaire aux instruments de prêt et les contraintes d'endettement des pays du Sud, l'analyse des flux financiers met en lumière les arbitrages complexes qui attendent les négociateurs.
Le chiffre mérite qu'on s'y arrête. Sur les 300 milliards de dollars annuels que les pays développés se sont engagés à mobiliser d'ici 2035 pour le financement climatique lors de la COP29 à Bakou, plus de 70% continuent d'être acheminés sous forme de prêts, dont une part significative à des conditions non concessionnelles.
Ce chiffre, documenté par l'OCDE dans son rapport publié en mai 2026 sur le financement climatique 2013-2024, résume à lui seul pourquoi le dialogue entre pays du Nord et pays du Sud sur le financement climatique reste si difficile, et pourquoi des pays comme le Sénégal arrivent à chaque cycle de négociation avec la même exigence fondamentale : nous voulons des subventions, pas des dettes supplémentaires. Pour comprendre la radicalité de cette demande, il faut la replacer dans le contexte sénégalais, et plus largement africain, de ces dernières années.
Une dette cachée comme point de départ
Le Sénégal négocie dès aujourd'hui ses priorités climatiques à Bonn avec une contrainte de fond que ses partenaires ne peuvent plus ignorer : la révélation que la dette publique du pays avait été systématiquement sous-estimée sous le gouvernement précédent. Ce n'est pas un détail technique. C'est une donnée politique et économique majeure qui reconfigure entièrement le rapport du pays au financement externe, qu'il soit d'origine climatique ou autre.
Dans ce contexte, chaque dollar supplémentaire de prêt, même à taux préférentiel, est perçu avec une méfiance compréhensible par les autorités sénégalaises et par l'opinion publique nationale. Le programme du FMI d'environ 1,8 milliard de dollars en cours de négociation crée déjà une pression de remboursement qui réduit les marges de manœuvre budgétaires. Demander à ce pays de financer sa transition climatique en s'endettant davantage, c'est lui demander de résoudre son avenir en aggravant les conditions de son présent.
Or c'est précisément ce que fait l'architecture actuelle du financement climatique. Les besoins d'adaptation des pays en développement sont estimés entre 215 et 387 milliards de dollars par an selon le Programme des Nations unies pour l'environnement, et les financements activés couvrent moins de 10% de ces besoins. La part dédiée à l'adaptation dans les flux climatiques internationaux demeure inférieure à 35% du total, la majorité allant à l'atténuation, c'est-à-dire à la réduction des émissions plutôt qu'à l'adaptation aux impacts déjà inévitables.
L'injustice structurelle du système financier international
Il y a dans cette architecture quelque chose de structurellement injuste qui mérite d'être nommé clairement. Les pays africains, qui n'ont contribué qu'à une fraction marginale des émissions historiques de gaz à effet de serre, sont aujourd'hui priés de financer leur adaptation à un dérèglement qu'ils n'ont pas causé, en contractant des dettes qui compromettent leur développement, pour mettre en œuvre des politiques climatiques qui, en réduisant leurs émissions, bénéficient principalement aux grands émetteurs dont les modes de vie et de production sont à l'origine du problème.
Le Fonds pour les pertes et dommages, créé lors de la COP27 en reconnaissance explicite de cette injustice, était supposé constituer une réponse. Selon les données officielles, les engagements cumulés dépassent 822 millions de dollars à la mi-mars 2026, tandis qu’une enveloppe initiale d’environ 250 millions de dollars a été validée pour soutenir son démarrage. Malgré ces avancées, les ressources mobilisées restent très éloignées des besoins estimés à plusieurs centaines de milliards de dollars par an pour les pays en développement.
Au-delà des montants, l’accès aux financements demeure également un défi, en raison de procédures complexes et de capacités institutionnelles encore limitées dans plusieurs pays bénéficiaires, en particulier en Afrique.
Les organisations de la société civile sénégalaise engagées dans ce débat, dont ENDA Energie, insistent depuis plusieurs années sur cette réalité : la gouvernance climatique internationale produit des mécanismes dont les bénéficiaires théoriques ne parviennent pas toujours à tirer parti faute de dispositifs d'accès adaptés.
L'illusion du JETP face aux réalités du terrain
L'expérience sénégalaise du Partenariat pour une transition énergétique juste (JETP) illustre cette tension de manière très concrète. Sur les 2,5 milliards d'euros à mobiliser, la part en subventions reste aux alentours de 6,6 %. Les besoins réels pour la transition énergétique sénégalaise sont pourtant estimés à 9,5 milliards d'euros par la direction nationale de la transition énergétique. L'écart est considérable, et il ne sera pas comblé par des prêts, aussi concessionnels soient-ils, dans un pays déjà fragilisé par sa situation d'endettement.
Par ailleurs, les effets du JETP peinent encore à atteindre les territoires et les populations qui en auraient le plus besoin. Dans les zones côtières et rurales où les enquêtes de terrain ont été menées, la majorité des acteurs économiques locaux (ménages, pêcheurs, femmes transformatrices, petites entreprises) déclarent ne pas connaître précisément les objectifs du partenariat ni les modalités d'accès à ses ressources.
Moins d'un quart des répondants affirment que les énergies renouvelables ont amélioré de façon tangible leurs conditions de vie ou leur activité économique. Le potentiel est reconnu, mais la réalité reste dominée par un déficit d'accompagnement, de financement décentralisé et de gouvernance participative.
Ce que les délégations africaines doivent arracher à Bonn
À la Conférence de Bonn, qui s'ouvre ce lundi 8 juin, la délégation sénégalaise et les coalitions africaines de la société civile devront défendre un agenda clair sur le financement climatique :
- Une requalification substantielle des flux : Exiger massivement davantage de subventions et bloquer la prolifération des prêts.
- Une simplification radicale des procédures : Faciliter l'accès aux fonds multilatéraux, notamment pour les collectivités territoriales et les organisations communautaires qui sont en première ligne mais restent les dernières servies.
- De la redevabilité : Pousser pour que le Nouvel Objectif Collectif Quantifié adopté à Bakou (300 milliards de dollars annuels d'ici 2035) soit assorti de mécanismes de traçabilité stricts. Alors que la COP30 à Belém a formellement acté le cadre de mise en œuvre de cet objectif via un programme de travail dédié, la délégation sénégalaise doit veiller à ce que les discussions de Bonn transforment ces outils techniques en obligations de transparence incontournables pour les pays du Nord.
La formule que portent depuis longtemps les organisations de plaidoyer africaines résume bien l'enjeu : le financement climatique ne doit plus être perçu comme un acte de solidarité, mais comme un impératif de justice.
Ce changement de registre n'est pas sémantique. Il engage une responsabilité historique des pays qui se sont développés en émettant les gaz à effet de serre qui menacent aujourd'hui les populations les moins émettrices de la planète. Le Sénégal, avec ses zones côtières qui s'érodent, ses systèmes agricoles sous pression hydrique croissante et son économie de pêche engagée dans une crise profonde, incarne la raison pour laquelle ce débat ne peut plus rester une simple question de comptabilité internationale.
Il reste à voir si les négociateurs réunis à Bonn jusqu'au 18 juin en prendront enfin la mesure.