(SenePlus) – L'Afrique produit de plus en plus de millionnaires. Mais elle peine à les garder. C'est le paradoxe central qu'analyse Yinka Adegoke, rédacteur en chef de Semafor Africa, dans une chronique publiée le 8 juin 2026 s'appuyant sur deux rapports distincts : celui de Capgemini sur la richesse mondiale et celui de Standard Bank sur les grandes fortunes africaines.
Selon le rapport Capgemini cité par Semafor, la classe aisée africaine croît plus vite que celle du Golfe persique, portée par la hausse des prix des matières premières et la vitalité de l'entrepreneuriat privé. Le Maroc se distingue comme le champion continental avec une croissance du nombre de millionnaires de 16,8%, reflet d'une économie diversifiée, d'une hausse des valeurs immobilières et d'un secteur financier en maturation.
Mais cette dynamique cache une faiblesse structurelle majeure. Les riches africains considèrent leurs pays comme des territoires pour générer du capital, pas pour le conserver. Dès que les profits sont réalisés, la priorité se déplace vers la diversification, les actifs en devises fortes et les placements offshore. Alan Wellburn, responsable de la gestion de patrimoine à Standard Bank, nuance toutefois l'interprétation : ce mouvement de capitaux vers l'étranger « n'est pas nécessairement un signe de pessimisme sur les perspectives africaines », mais « reflète une recherche de stabilité, de liquidité et d'opportunités encore rares sur de nombreux marchés domestiques ».
Le rapport de Standard Bank, fondé sur des entretiens avec des grandes fortunes africaines et leurs conseillers, révèle un profil particulier : ces individus sont écrasante majorité autodidactes, ayant bâti leur patrimoine dans des environnements volatils, avec des infrastructures défaillantes et un accès limité au financement. Cette expérience forge une psychologie davantage tournée vers la protection de la richesse que vers son accumulation.
Pour Adegoke, la conclusion s'impose : « Produire plus de millionnaires est un signe de dynamisme économique. Les convaincre de garder davantage de capital chez eux est le test le plus important. » Un économiste en chef de Henley & Partners cité en marge de l'analyse est plus précis sur les conditions de ce retournement : il faudra des rendements attractifs sur les investissements locaux, mais aussi des services financiers et une infrastructure de qualité de vie suffisante pour que les grandes fortunes « voient l'Afrique non seulement comme la source de leur richesse, mais comme un endroit sûr pour la faire fructifier ».
La croissance économique africaine a, en somme, devancé la maturité de ses systèmes financiers. Combler cet écart est la prochaine frontière.