Le président Abdoulaye Wade est officiellement un centenaire. Et la République a décidé de lui rendre hommage, de célébrer sa geste, bref, ses mille et une vies (même Sonko, qui avait promis naguère le peloton d’exécution à tous les anciens chefs d’Etat puisque ce sont des «criminels», lui a rendu un hommage appuyé sur les réseaux dits sociaux, figurez-vous). Wade est un personnage qui m’a toujours fasciné. Les légendes que les anciens racontaient sur lui ont bercé ma jeunesse. Je me souviens de ma lecture fiévreuse de Wade, un opposant au pouvoir. L’alternance piégée ? du journaliste Abdou Latif Coulibaly. Je dois dire que ce texte a fait disparaître plusieurs de mes illusions sur l’homme : de fait, depuis cette lecture, j’ai arrêté de le «déifier» afin de tâcher d’avoir un regard lucide sur son action politique.
Me Wade est un personnage fascinant. L’on ne peut que regretter l’absence d’une foisonnante littérature, comme celle à laquelle on a droit au sujet des grands hommes, sur son action à la tête de notre pays. Des livres ont été écrits sur lui par des pourfendeurs (l’on se souvient du livre de Souleymane Jules Diop, Wade, l’avocat et le diable, dans lequel la scatologie prend le pas sur l’argumentation) et des thuriféraires. Le livre de Madiambal Diagne, Wade, mille et une vies, arrive donc à point nommé pour nous proposer une biographie politique -donc la vie politique et par-dessus tout politique, d’où ma petite querelle avec le titre du texte- de Me Wade. C’est un opus salvateur.
Une si longue marche
La longévité politique de Me Wade est fascinante : de 1978 à 2024, cet homme d’exception a participé à toutes les élections nationales avec une opiniâtreté exceptionnelle ; sa longue marche vers le pouvoir politique s’étend sur un quart de siècle de combats et d’histoires. L’on ne peut pas comprendre l’action de Wade à la tête de notre pays sans tâcher de revisiter les années durant lesquelles l’opposant emblématique mêle ruse et cynisme pour accéder au pouvoir : Wade est arrivé aux affaires par la voie des urnes, certes, mais l’on ne peut pas oublier sa «guérilla oppositionnelle» et les tragédies que celle-ci a engendrées. De fait, sa vie en tant qu’opposant au régime du président Abdou Diouf, que Madiambal nous présente avec beaucoup de finesse et de précision, est orageuse : de la «douce naissance du Pds», ce «parti de proposition» et non d’opposition, libéral par pragmatisme et non par conviction, loin s’en faut, à l’«arme du combat», Sopi, la conquête du pouvoir a de fait façonné le président de la République. Qui, au soir du 19 mars 2000, allait soumettre nos institutions démocratiques à l’épreuve de l’alternance. C’est une révolution : l’opposition légale en Afrique peut désormais mener au pouvoir.
L’opposant Wade, qui n’était pas indiffèrent à la culture de la violence, avait une main de fer dans un gant de velours : il pouvait brûler Dakar en 1988 par le truchement de ses factotums pour contester les résultats des élections, mettre à mort un juge constitutionnel, négocier une amnistie pour ses insurgés et «Calots bleus», participer à la tragédie de février 1994, faire des va-etvient dans le gouvernement en 1991 et 1995. Il faut dire que tous les moyens, démocratiques comme insurrectionnels, étaient bons pour déraciner le baobab socialiste. Wade est un «Machiavel des tropiques», pour reprendre le mot du professeur Mamoussé Diagne, cité par Me Doudou Ndoye dans sa préface : «Maître percussionniste.»
La «mise à mort du juge Babacar Sèye». L’on est tenté de réduire le livre de Madiambal à l’affaire Me Sèye, tant les informations qu’il y donne sont édifiantes et inédites (c’est d’ailleurs ce que fait Abdou Latif Coulibaly dans sa postface : «Madiambal a fait œuvre utile avec cet ouvrage»). L’auteur nous permet de faire l’archéologie de ce crime odieux en insistant sur la manière dont la violence a pris racine dans l’idéologie «libérale» depuis les événements de 1988 : Clédor Sène et ses amis criminels, stipendiés par Me Wade, furent aux commandes et commirent des attentats à Dakar. Avec des actes de guérilla urbaine. Sous la férule de Wade, en effet, l’assassinat du juge n’est que la continuation de la radicalisation des «libéraux». La loi d’amnistie n° 91-41 du 10 juillet 1991, adoptée à la faveur de l’entrée du Pds dans le gouvernement, consacra l’impunité et le permis de tuer : ceux qui avaient mis Dakar à feu et à sang, en 1988, allaient assassiner Me Sèye.
Mais le spectre du juge hantera Me Wade jusqu’au Palais. Les protagonistes du crime, insatiables et conscients de la vulnérabilité du «vieux», ne vont pas hésiter à instrumentaliser l’affaire pour leurs intérêts personnels. Wade se retrouve donc sous la botte de ceux qui savent quelque chose sur l’affaire, et qui peuvent dire la vérité que l’on cache depuis les temps ensanglantés de l’opposition. Madiambal nous donne mille et une raisons -l’amnistie accordée aux criminels, la paranoïa de Me Wade, l’ascension vertigineuse de tous les protagonistes du crime, la satisfaction des demandes faramineuses de Clédor et ses soutiers, l’effacement du dossier Me Sèye des archives judiciaires, les sommes d’argent versées à la famille du juge, les coups de marteau assénés à Talla Sylla pour se prémunir contre sa langue, que sais-je encore- pour lesquelles nous pouvons être formels : Me Wade est impliqué on ne peut plus loin dans l’assassinat du juge. Et nous ne pouvons pas lui pardonner ce crime, puisque c’est une attaque abjecte et inadmissible contre la République.
La résurgence du phénix socialiste
Me Wade est arrivé au pouvoir à 74 ans (officiellement, encore une fois). Une vraie force de la nature. Contrairement à sa promesse de ne faire qu’un seul mandat -notre biographe nous donne cette information-, la gestion peu orthodoxe des affaires publiques le revigore et libère sa passion autoritaire (cf. Jean-François Havard, «De la victoire du «sopi» à la tentation du «nopi» ?» Gouvernement de l’alternance et liberté d’expression des médias au Sénégal, Politique africaine, 2004, n°96, p. 22-38). Ses frères d’armes sont éconduits ; les promesses de l’alternance sont actualisées à coups de vœux pieux et de slogans. Le Président Wade est un homme dont l’audace et l’imagination n’ont pas de limite : il aime théoriser l’impensable, dire l’indicible, réaliser l’irréalisable. Et ses collaborateurs n’ont pas le droit de lui rétorquer que c’est impossible, ou qu’il est trop âgé pour réaliser de telles prouesses. Ses ambitions donchiquottesques ont une dimension panafricaine : il veut croire à Un destin pour l’Afrique que ses homologues, «putschistes et illettrés», ne peuvent même pas imaginer. Mais ses utopies ne sont pas toujours émancipatrices : elles sont aussi suffocantes.
Wade, mille et une vies est aussi un livre sur la manière dont Me Wade a géré les affaires publiques douze années durant. En ce sens, l’on peut dire que le défi a été relevé par l’auteur. Des anecdotes permettent de voir à quel point le «pape du sopi» a géré l’Etat suivant les logiques de la patrimonialisation : il n’y a pas de distinction entre les avoirs de l’Etat et ceux de ses serviteurs. L’on ne peut qu’être courroucé en voyant l’énergie avec laquelle Me Wade distille de l’argent en veux-tu, en voilà à ses collaborateurs et même à ses adversaires. Madiambal a une phrase si juste : «Le président Wade aura aussi vocation de s’évertuer à diriger le Sénégal en bon père de famille, mais se révèlera être un véritable chef de sa propre famille, de son clan.» Cette gestion clanique des affaires de l’Etat participera considérablement à l’assombrissement de son bilan. A cela s’ajoutent sa «boulimie foncière» et sa tentative meurtrière de dévolution monarchique du pouvoir.
Me Wade a-t-il respecté les idéaux de l’alternance ? A-t-il réussi à conjurer une bonne fois pour toutes les pratiques socialistes ? A-t-il tenu ses promesses ? Pour celles et ceux qui ont vécu l’alternance -ce qui n’est pas mon cas, hélas-, ce sont des questions auxquelles on ne répond qu’avec désenchantement et rage. Puisque, de fait, le Président Wade n’a pas inventé une nouvelle éthique de la gouvernance. Dans Le Sénégal, une démocratie du phénix ?, le professeur Alioune Badara Diop pense, à juste titre, que «la gouvernance libérale à l’œuvre à la suite du scrutin du 19 mars 2000 et l’ancien régime socialiste dessinent la même face de Janus. Cela s’observe même au niveau des catégories de la subjectivité politique […] des pratiques (comme capter l’électorat rural, s’allier les forces religieuses, enfreindre les règles de neutralité et d’équité dans la définition et la mise en œuvre des politiques publiques, saper les fondements de l’émergence d’une «société civile» véritable, entretenir les mêmes clientèles politiques). En bref, tout change pour que rien ne change dans ce modèle politique sénégalais à saisir comme un prétexte pour débattre de la nécessité de repenser l’alternance en termes de changement de régime […].
Le phénix socialiste renaît de ses cendres sous les traits d’un phénix libéral». C’est dire que Me Wade n’a pas fait grandchose afin d’enclencher une véritable rupture, pour utiliser le mot en vogue. Qui est vraiment Abdoulaye Wade ? C’est la question que pose le biographe à la fin de son livre. Il admet que son travail, fût-il satisfaisant, est tout de même fragmentaire (de fait, toute biographie est parcellaire. Car le biographe a la tâche périlleuse de trouver une histoire de vie, à savoir un récit cohérent et intéressant, dans ce grand désordre qu’est la vie humaine ; il est toujours, de ce fait, dans «l’illusion biographique», pour reprendre le titre d’un célèbre article de Pierre Bourdieu).
Le mystère Abdoulaye Wade n’est pas donc résolu. Mais Wade, mille et une vies a le mérite d’enclencher le travail d’exploration et d’excavation politiques de cet homme exceptionnel. François Soudan de Jeune Afrique, qui a eu le privilège d’interviewer Me Wade au début du mois de mai, dit qu’il confie ses réflexions à son ordinateur et refuse, comme de coutume, qu’on lui rappelle son grand âge. Peut-être écrit-il ses Mémoires.