(SenePlus) - Vincent Bolloré comparaîtra en décembre devant le tribunal correctionnel de Paris pour corruption présumée du président togolais Faure Gnassingbé, comme l'indique l'émission "À l'air libre" de Mediapart diffusée récemment. Le milliardaire français, 15e fortune de France avec 10 milliards d'euros selon le magazine Challenges, est soupçonné d'avoir financé illégalement la campagne présidentielle togolaise de 2010 via son agence de communication Havas, en échange d'une extension de concessions portuaires à Lomé.
Selon la journaliste économique de Mediapart Martine Orange, invitée de l'émission, ce procès révèle "un système" où Bolloré "arrachait des concessions portuaires en promettant des investissements mirifiques dont on ne voyait pas la réalisation, en contrepartie de l'appui des présidents". L'affaire togolaise n'est qu'une partie émergée : l'enquête portait également sur des faits similaires en Guinée avec l'ex-président Alpha Condé, mais ce volet a été frappé de prescription, a précisé Mediapart.
Le groupe Bolloré et son patron ont reconnu des faits dans une procédure de plaider-coupable, rappelle l'émission. La présidente du tribunal Isabelle Prévost-Desprez avait accepté la condamnation du groupe à 12 millions d'euros, mais jugé les peines requises contre les trois dirigeants (375 000 euros) "nettement insuffisantes" au regard des accusations de corruption d'agents publics et d'abus de confiance, passibles de 10 ans de prison. D'où ce renvoi en procès.
Un empire bâti sur l'héritage colonial
La fortune de Bolloré s'est largement construite sur le continent africain à travers les ports, le transport ferroviaire, la logistique et les plantations, souligne Mediapart. En 1996, alors au bord de la faillite après une OPA ratée, il reprend l'empire colonial Rivaud (plantations de caoutchouc, huile de palme, bois exotiques) qui le sauve financièrement. Il avait auparavant racheté en 1986 la SOCOPAO, Société commerciale des ports d'Afrique de l'Ouest, puis Delmas-Vieljeux en 1991, obtenant ainsi une position hégémonique sur le commerce maritime africain.
Marie-Yemta Moussanang, chercheuse invitée de l'émission, a expliqué que Bolloré "n'a pas complètement construit cet empire" mais "a simplement hérité, récupéré des entreprises coloniales", profitant des privatisations des années 80 imposées par les programmes d'ajustement structurel du FMI. Son groupe a fini par employer 35 000 collaborateurs dans 250 agences réparties dans 46 pays africains, devenant "le premier employeur privé et le premier contribuable" dans plusieurs États, contrôlant jusqu'à un tiers des recettes fiscales de certains pays.
En mars 2025, une dizaine d'ONG africaines réunies dans le collectif "Restitution pour l'Afrique" ont déposé plainte auprès du Parquet national financier pour recel et blanchiment d'actifs, visant notamment le Cameroun, la Côte d'Ivoire, le Ghana et la Guinée, a indiqué Jean-Jacques Lumumba, lanceur d'alerte congolais cofondateur du Réseau panafricain de lutte contre la corruption.
"Ce que nous avons qualifié de système Bolloré, c'est qu'il a procédé de la même manière dans tous les pays dans lesquels il est passé : achat des élections truquées, gestion des ports, et derrière, se faire de l'argent sur le dos des Africains", a déclaré Lumumba dans l'émission. Le collectif réclame l'application du concept de "biens mal acquis inversés" : s'attaquer non seulement aux corrompus mais au corrupteur, et restituer une partie des 5,7 milliards d'euros tirés de la vente en 2022 de Bolloré Africa Logistics au groupe MSC.
Violations des droits humains dans les plantations
Fin février 2025, le fonds de pension de l'État norvégien a annoncé son désengagement du groupe Bolloré, invoquant de "graves violations des droits humains" dans ses plantations, rapporte Mediapart. Une enquête internationale mandatée par la Socfin, société luxembourgeoise dont Bolloré est actionnaire à 34 %, a établi en 2024 "la véracité de nombreuses plaintes" faisant état d'accaparement forcé de terres, de violations du droit du travail et de violences sexuelles dans 10 pays d'Afrique et d'Asie.
Un documentaire de "Complément d'enquête" diffusé en 2016 sur France 2 avait déjà révélé le travail de mineurs dans les plantations camerounaises de Socapalm et des conditions de travail déplorables. Bolloré avait attaqué ce reportage trois fois et perdu tous ses procès, étant même condamné pour procédure abusive. En 2016, un accident ferroviaire de Camrail au Cameroun avait fait 76 morts : le groupe Bolloré, actionnaire à 76 % de cette concession, avait été reconnu responsable par une commission d'enquête, les investissements de sécurité basiques n'ayant pas été réalisés.
Bien qu'il ait vendu Bolloré Africa Logistics en 2022, le milliardaire n'a pas quitté le continent : il conserve la Socfin et ses plantations, et a racheté en 2025 MultiChoice, géant sud-africain de la télévision payante totalisant 21 millions d'abonnés et touchant 100 millions de personnes dans une quarantaine de pays anglophones, complétant ainsi l'emprise de Canal+ en Afrique francophone.
"En verrouillant nos imaginaires, en mettant la main sur nos idées, la manière dont on pense le monde", a observé Marie-Yemta Moussanang, Bolloré perpétue "le modèle de l'extractivisme, de l'exploitation à tout prix" hérité de la période coloniale. Un paradoxe souligné par la chroniqueuse Rokhaya Diallo dans Mediapart : celui qui a fait fortune en Afrique finance aujourd'hui en France des médias d'extrême droite au discours anti-immigration, alors que ses propres pratiques économiques "alimentent cette montée massive de l'immigration" en créant la misère dans les pays concernés.