Il y va de l’honneur du procureur de Rabat.
A 2 400 kilomètres de Dakar, à vol d’oiseau, le procureur siégeant auprès du tribunal de Rabat a requis une condamnation ferme contre dix‐huit Sénégalais accusés de crime de lèse‐majesté, à la suite des incidents survenus lors de la finale de la Coupe d’Afrique des Nations, le 18 janvier 2026.
Leur procès, renvoyé à plusieurs reprises en raison d’un mouvement de grève du barreau, s’est finalement tenu le jeudi 19 février dans une atmosphère lourde et empreinte de tension. Sans qu’aucune circonstance atténuante ne semble avoir été retenue, le délibéré est tombé comme un couperet, brisant l’espoir d’un retour rapide au bercail pour ces dix‐huit supporters sénégalais, communément appelés le « douzième Gaïndé ».
À qui incombe la responsabilité de cette situation ?
L’opinion la plus répandue — à tort ou à raison — pointe le gouvernement sénégalais et la Fédération sénégalaise de football, dont la posture, dictée par un réalisme diplomatique assumé, visait à préserver les relations historiques entre deux nations liées par des intérêts économiques et géostratégiques majeurs : le Sénégal et le Maroc.
À Dakar, plus encore qu’à Rabat, des voix se sont élevées pour appeler à l’apaisement, dans l’espoir que la juridiction marocaine jugerait avec sérénité, à l’abri des passions, et éviterait toute décision susceptible d’alimenter une rancœur latente dans l’opinion sénégalaise. Hélas, le procureur et la cour en ont décidé autrement, semblant rappeler l’adage : « À Rome, il faut vivre comme à Rome. »
Cependant, en évoquant la mémoire de notre compatriote Charles Diouf, lâchement assassiné, un sentiment d’amertume s’impose. Le verdict prolongeant l’incarcération des supporters sénégalais contraste douloureusement avec l’opacité qui entoure l’enquête sur l’assassinat de Charles Diouf et les actes de saccage visant des biens appartenant à des ressortissants sénégalais.
Respectueux de l’État de droit, tant au plan national qu’international, nous nous garderons d’accuser le parquet d’appliquer une justice à géométrie variable. Toutefois, il est légitime d’interroger la cohérence et la célérité procédurale ; ceux qui ont arraché Charles Diouf à l’affection des siens ne sauraient bénéficier d’une moindre ardeur judiciaire que celle déployée contre de simples supporters.
Il en va de l’honneur du procureur du Roi que toute la lumière soit faite sur ce crime. La page de la CAN au Maroc ne saurait être tournée si la justice demeure incomplète et si la mémoire d’un homme tombe dans l’oubli.
En tout état de cause, les Sénégalais, forts de leur dignité et attachés au respect mutuel entre les peuples, se gardent d’appeler à la loi du talion. Ils réclament simplement ce qui fonde toute société civilisée : la justice, égale et impartiale.