L’accession au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye a incarné, pour une large frange du peuple sénégalais, une promesse de rupture, de justice et de refondation. Cette espérance s’est construite autour d’un socle politique clair : celui de PASTEF, dont le combat a été porté par des années de mobilisation, de sacrifices et d’engagement militant.
Mais aujourd’hui, une évolution stratégique interroge : la structuration d’une entité “Diomaye Président” et l’émergence d’un mouvement de cadres gravitant autour du chef de l’État, rassemblant bien au-delà du périmètre strict de Pastef.
Dès lors, une question s’impose : assistons-nous à une consolidation intelligente du pouvoir ou à une lente dilution du projet initial ?
Une logique d’ouverture assumée
Dans toute dynamique de gouvernance, l’élargissement de la base politique est une étape presque naturelle. Gouverner un pays ne peut se réduire à l’expression d’un seul appareil partisan. Il faut intégrer des compétences diverses, capter des énergies nouvelles, et parfois rassurer des segments de la société restés en marge du projet initial.
Dans cette perspective, “Diomaye Président” peut apparaître comme un instrument d’inclusion politique, un espace de convergence entre technocrates, acteurs économiques, membres de la société civile et anciens soutiens d’autres horizons.
Le mouvement des cadres, quant à lui, peut être perçu comme une tentative de structuration des élites autour d’un projet national, au-delà des clivages partisans.
Mais une fracture potentielle avec la base
Cependant, cette ouverture n’est pas sans risque.
PASTEF n’est pas un parti comme les autres. Il s’est construit dans l’opposition, dans la contestation d’un système, avec un discours fort sur la justice, la souveraineté et la redevabilité. Sa base militante ne s’est pas mobilisée uniquement pour une alternance, mais pour une transformation profonde de l’État.
L’émergence d’une structure parallèle, moins idéologiquement marquée, peut dès lors être perçue comme une mise à distance de ce socle militant. Elle peut créer un sentiment de dépossession chez ceux qui ont porté le combat, au profit de nouveaux acteurs parfois absents des moments les plus difficiles.
La question cruciale de la justice
C’est ici que le débat prend toute sa gravité.
Parmi les engagements les plus forts figurait la promesse de justice pour les victimes des événements politiques passés, souvent désignés comme les “martyrs”. Cette exigence de reddition des comptes constituait un pilier moral du projet porté par Pastef.
Or, les lenteurs observées, combinées à l’existence d’une amnistie, nourrissent le doute. Le silence ou la prudence du pouvoir sur ces questions sensibles peut être interprété comme un recul, voire comme une inflexion stratégique.
Dans ce contexte, la montée en puissance d’une entité plus large et plus pragmatique autour du président pourrait accentuer ce sentiment : celui d’un glissement progressif d’un projet de rupture vers une logique de stabilisation.
Entre nécessité de gouverner et fidélité aux principes
Il serait toutefois simpliste d’opposer frontalement ouverture et fidélité. L’exercice du pouvoir impose des contraintes : équilibre institutionnel, stabilité sociale, respect des engagements internationaux, gestion des rapports de force internes.
La véritable question n’est donc pas l’existence de “Diomaye Président” ou du mouvement des cadres en soi, mais leur orientation.
Servent-ils à renforcer la mise en œuvre du projet initial ?
Ou participent-ils à sa transformation silencieuse ?
Une ligne de crête à ne pas franchir
Le défi pour Bassirou Diomaye Faye est clair : élargir sans diluer, gouverner sans renier, stabiliser sans trahir.
Car toute rupture politique porte en elle une exigence de cohérence. Et toute distance entre les promesses fondatrices et les actes du pouvoir crée un espace de doute, parfois irréversible.
“Diomaye Président” peut être une force.
Le mouvement des cadres peut être une richesse.
Mais à une condition : qu’ils restent au service du projet, et non qu’ils s’y substituent.
Conclusion
L’histoire politique récente nous enseigne que les alternances échouent rarement par manque de stratégie, mais souvent par perte de sens.
Le véritable enjeu n’est pas d’élargir, mais de rester fidèle.
Non pas seulement à une ligne politique, mais à une espérance collective.
Car au-delà des structures, des mouvements et des équilibres, une question demeure, simple et fondamentale :
le pouvoir actuel est-il toujours en train de réaliser la promesse qui l’a fait naître