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Par Djibril Sane
La Validation des Acquis de l’Expérience des facilitateurs et facilitatrices à l’épreuve des nouvelles ambitions éducatives
EXCLUSIF SENEPLUS - Les facilitateurs et superviseurs en alphabétisation sortent des millions de Sénégalais de l'ignorance. Pourtant, ces bâtisseurs de l'ombre peinent toujours à obtenir une véritable reconnaissance institutionnelle de leur profession
 
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Au Sénégal, les discours sur la transformation du système éducatif se multiplient. Les notions de capital humain, de société de la connaissance, de transformation numérique et de développement territorial occupent désormais une place centrale dans les politiques publiques. Ces ambitions sont portées par des référentiels stratégiques majeurs tels que le Référentiel Sénégal 2050, l’Agenda national de transformation, le New Deal technologique ou encore la nouvelle Lettre de politique sectorielle de développement de l’éducation et de la formation adoptée en août 2025.

Mais au cœur même de ces ambitions, un paradoxe persiste : les acteurs qui, depuis des décennies, permettent concrètement à des millions de citoyens d’accéder aux savoirs fondamentaux continuent d’être insuffisamment reconnus dans les processus de décision.

Ces acteurs, ce sont les facilitateurs, facilitatrices, superviseurs en alphabétisation. Présents dans les villages, les quartiers populaires, les zones rurales et les espaces de production, ils constituent l’un des maillons essentiels de la construction du capital humain. Grâce à leur engagement, des millions d’adultes et de jeunes non scolarisés ont pu accéder à la lecture, à l’écriture et aux compétences de base nécessaires à la participation citoyenne, à l’insertion économique et à l’amélioration des conditions de vie.

Depuis plus de vingt ans, la Coordination Nationale des Organisations Actives en Alphabétisation et en Éducation Non Formelle (CNOA-ENF) s’est imposée comme l’un des principaux acteurs du plaidoyer en faveur de la reconnaissance de ces éducateurs de proximité. Elle a porté leur voix, contribué à structurer le sous- secteur et promu une vision inclusive et communautaire de l’éducation tout au long de la vie.

C’est dans cette dynamique que le ministère de l’Éducation nationale, à travers la Direction de l’alphabétisation et des langues nationales, a mis en place en 2016 un dispositif de Validation des Acquis de l’Expérience (VAE) destiné aux facilitateurs et facilitatrices en alphabétisation. L’objectif était clair : reconnaître les compétences acquises sur le terrain par ces acteurs et actrices et leur offrir une forme de reconnaissance institutionnelle.

Une phase pilote a été conduite en 2017 afin d’expérimenter ce dispositif. Cette initiative constituait alors une innovation importante dans un sous- secteur où l’expérience et l’engagement communautaire ont longtemps été les principales sources de légitimité professionnelle.

Cependant, près de dix ans après son lancement, une question fondamentale demeure : que savons-nous réellement des résultats de cette expérimentation ?

Quels ont été les effets de la VAE sur la professionnalisation des facilitateurs ?

A-t-elle permis d’améliorer la qualité des programmes d’alphabétisation ?

A-t-elle contribué à stabiliser les parcours professionnels des acteurs du sous-secteur ?

A-t-elle renforcé l’efficacité globale des politiques d’alphabétisation et d’éducation non formelle ?

À ce jour, aucune évaluation approfondie et largement partagée ne semble avoir permis de répondre clairement à ces questions.

Pourtant, l’option aujourd’hui envisagée semble être celle d’une mise à l’échelle nationale du dispositif.
Cette perspective soulève plusieurs interrogations légitimes.

La première concerne la gouvernance du processus. Dans une démocratie éducative, les politiques publiques gagnent en pertinence et en efficacité lorsqu’elles sont construites avec les acteurs concernés. Or, la CNOA-ENF, qui représente depuis des décennies les organisations engagées dans l’alphabétisation et l’éducation non formelle et qui connaît les réalités du terrain mieux que quiconque, n’a pas été associée de manière significative à cette phase stratégique de mise à l’échelle.

Cette situation pose une question simple mais essentielle : peut-on construire des politiques éducatives durables sans mobiliser pleinement les acteurs qui les mettent en œuvre sur le terrain ?

La seconde interrogation concerne l’alignement stratégique du dispositif avec les nouvelles orientations nationales.

Le Sénégal a en effet engagé ces dernières années une profonde redéfinition de sa trajectoire de développement. Le Référentiel Sénégal 2050 propose une vision ambitieuse fondée sur la transformation structurelle de l’économie, la valorisation du capital humain et la construction d’une société de la connaissance.

Dans cette perspective, l’éducation et la formation ne sont plus seulement considérées comme des secteurs sociaux, mais comme des leviers stratégiques du développement économique et de la souveraineté nationale.

L’Agenda national de transformation insiste, quant à lui, sur la nécessité de renforcer le pilotage des politiques publiques par les résultats et d’inscrire les interventions dans des logiques territoriales articulées autour de pôles territoriaux de développement.

De son côté, le New Deal technologique met l’accent sur la transformation numérique de l’action publique, l’innovation et l’émergence d’un écosystème de compétences capable d’accompagner les mutations économiques et sociales.

Enfin, la nouvelle Lettre de politique sectorielle de développement de l’éducation et de la formation souligne l’importance de la réforme curriculaire, du développement des compétences du XXIe siècle et de l’apprentissage tout au long de la vie.

Dans ce nouveau contexte stratégique, la question de la VAE des facilitateurs et facilitatrices en alphabétisation prend une dimension particulière.

Elle ne peut plus être envisagée uniquement comme un dispositif administratif de certification des compétences acquises sur le terrain.

Elle doit être pensée comme un levier structurant de transformation du système d’éducation et de formation.

En effet, les facilitateurs sont potentiellement appelés à jouer un rôle clé dans plusieurs défis majeurs auxquels le Sénégal est confronté.

Ils peuvent contribuer à l’amélioration de l’alphabétisation fonctionnelle des populations adultes, condition essentielle pour renforcer la productivité économique et l’inclusion sociale.

Ils peuvent participer à l’accompagnement des dynamiques territoriales de développement, notamment dans les zones rurales et périurbaines où l’accès à l’éducation reste limité.

Ils peuvent également jouer un rôle important dans la diffusion des compétences numériques de base, indispensables dans une économie de plus en plus digitalisée.

Mais pour que ces contributions deviennent une réalité, encore faut-il que la reconnaissance des facilitateurs s’inscrive dans une vision stratégique cohérente.

Cela suppose d’abord de tirer les enseignements de l’expérimentation menée depuis 2017. Une évaluation rigoureuse et indépendante du dispositif de la VAE permettrait d’identifier ses forces, ses limites et les conditions nécessaires à son amélioration.

Cela suppose ensuite d’ouvrir un véritable espace de concertation avec les acteurs du sous- secteur. Les organisations de la société civile, les réseaux d’alphabétisation, les collectivités territoriales et les partenaires techniques qui  disposent d’une expérience précieuse qui peut enrichir la réflexion publique.
Cela suppose enfin d’inscrire la reconnaissance des facilitateurs dans une approche plus globale de professionnalisation du sous- secteur de l’alphabétisation et de l’éducation non formelle.

Cette professionnalisation pourrait passer par la définition de référentiels de compétences actualisés, la mise en place de parcours de formation continue, le développement de passerelles avec la formation professionnelle et l’intégration progressive des facilitateurs dans les dynamiques territoriales de développement.

Une telle démarche permettrait de dépasser la logique d’un simple dispositif technique pour construire une véritable politique publique de valorisation des métiers de l’éducation non formelle.

Au fond, la question posée par la VAE des facilitateurs dépasse largement le cadre de l’alphabétisation.
Elle renvoie à un enjeu plus large de gouvernance des politiques publiques : celui de la capacité de l’État à construire ses réformes en dialogue avec les acteurs qui portent l’action publique au plus près des citoyens.
Dans un contexte où le Sénégal ambitionne de devenir une société de la connaissance, la reconnaissance de celles et ceux qui transmettent les savoirs de base ne peut pas être un sujet marginal.

Elle doit devenir un élément central de la réflexion sur l’avenir du système éducatif. Car une société de la connaissance ne se construit pas uniquement dans les universités, les laboratoires ou les centres d’innovation. Elle se construit aussi, et peut-être d’abord, dans les espaces d’apprentissage de proximité où des éducateurs engagés accompagnent chaque jour des femmes et des hommes dans la conquête des savoirs fondamentaux.

Reconnaître pleinement ces acteurs, les associer aux décisions qui les concernent et valoriser leur contribution au développement national n’est pas seulement une question sectorielle. C’est un choix de société.
Et c’est peut-être à partir de ce choix que pourra se construire, concrètement, la société de la connaissance à laquelle aspire le Sénégal.

Djibril Sane est Secrétaire Général de la CNOA-ENF, président de la CROA-ENF de Ziguinchor, vice-président de la CNEPT-IDAY-Sénégal, référent Senior au Bureau International d’Education de l’UNESCO (BIE-UNESCO), vice-président en charge de l’Éducation et de la Formation de la Boite a Innovations Canada (BAI), expert en innovation pédagogique et ingénierie des curricula.

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