(SenePlus) - (SenePlus) - Soixante-six ans après l'indépendance, le Sénégal traverse une triple crise de la dette, du système politique et de la classe dirigeante. Dans une longue interview accordée à l'émission "Afrique, la parole essentielle", le politologue et militant panafricaniste Aziz Salmone Fall dresse un bilan du néocolonialisme sénégalais et interroge la nature révolutionnaire du régime Diomaye-Sonko.
Aziz Salmone Fall ne mâche pas ses mots. Interrogé sur l'état du Sénégal 66 ans après l'indépendance, le membre de la Plateforme Progressiste Panafricaniste Seen Égal-e Seen Égalité constate des avancées dans la sortie du néocolonialisme, tout en soulignant les pièges qui enferment encore le pays. "Le Sénégal est piégé dans une ancienne division internationale du travail de laquelle il n'arrive pas à sortir, piégé aussi par sa classe politique mais piégé par le modèle économique de type mercantiliste qui a suivi la poursuite des ajustements structurels", analyse-t-il.
Pour le politologue, le pays traverse actuellement "une crise de la dette, une crise du système politique, une crise socio-économique profonde et une crise de la classe politique et de l'arène politique", malgré un taux démographique important, une économie en croissance et des ressources considérables. Cette situation complexe intervient après deux années de gouvernance du tandem Bassirou Diomaye Faye-Ousmane Sonko, arrivé au pouvoir sur une promesse de rupture systémique.
L'analyse d'Aziz Salmone Fall remonte aux racines de la crise actuelle. Selon lui, la gauche sénégalaise porte une lourde responsabilité historique : elle a facilité par deux fois l'arrivée au pouvoir de régimes libéraux. "À deux reprises, ce sont des partis de gauche qui ont contribué à l'avènement de libéraux au pouvoir", rappelle-t-il, évoquant d'abord la coalition Sopi qui porta Abdoulaye Wade à la présidence en 2000, puis les rencontres de la gauche historique et les Assises nationales qui permirent l'élection de Macky Sall en 2012.
Le militant retrace la trajectoire de cette gauche fragmentée. À l'époque d'Abdou Diouf, "nous avions à l'époque du président Abdou Diouf considéré que l'impasse des ajustements structurels dans lequel le pays a été plongé, le Sénégal est le premier pays à avoir fait les ajustements structurels en Afrique, était un piège par lequel il fallait absolument sortir par la gauche". Mais les formations de gauche, "assez hétéroclites et souvent en zizanie", ne parvinrent pas à s'entendre sur un projet commun et se rallièrent à Wade, alors en exil en Europe.
Même scénario sous Macky Sall. Aziz Salmone Fall raconte avoir lancé avec son camarade Diomaye Ndongo Faye "un appel pour le mouvement des assises de la gauche" signé par 80 partis politiques. Mais la méfiance entre formations fit échouer le projet d'assises de la gauche au profit d'assises nationales plus larges. Le petit noyau qui en résulta, baptisé Benno, assista Macky Sall dans son intronisation. "C'est comme ça que Benno va assister Macky Sall pour son intronisation comme chef d'État", précise le politologue.
Cette double déconvenue laissa les formations de gauche "anémiées, cooptées, fragmentées", incapables de constituer une alternative crédible. C'est dans ce vide politique que surgit le Pastef, formation atypique dont Aziz Salmone Fall décortique la nature.
Un populisme à infléchir vers la gauche
Le Pastef représente pour le politologue "quelque chose de relativement nouveau" dans le paysage politique sénégalais. "On est parti d'un noyau de jeunes inspecteurs du trésor à la cooptation de pans entiers différents", explique-t-il, soulignant que le parti agrège des domu daara (instruits en arabe traditionnel), des technocrates de l'État, des gens d'affaires, la diaspora et "une frange de la gauche qui a littéralement fondu, fusionné au sein de ce parti".
Cette formation possède un avantage redoutable : la connaissance des circuits financiers du pays. "Ils ont un avantage plus fort que nous tous réunis parce qu'ils connaissent les fortunes du pays. Ils savent celles qui sont intègres et ceux qui sont plutôt en tout cas malveillantes ou qui auraient des formes d'enrichissement illicite", note Aziz Salmone Fall. Cette maîtrise technique, couplée au charisme d'Ousmane Sonko et à l'utilisation massive des réseaux sociaux, permit au parti de capter "un capital de sympathie" auprès d'une jeunesse désabusée.
Mais quelle est la nature idéologique réelle de ce mouvement ? Le politologue se refuse à l'étiqueter simplement. "Lorsque vous rencontrez des gens qui vous disent 'on est ni de gauche ni de droite' ou que 'la démocratie c'est occidentale' et cetera et qu'on va faire la politique autrement, je reste toujours sceptique", confie-t-il, avant de mobiliser la grille d'analyse de Chantal Mouffe et Ernesto Laclau sur le populisme.
Pour ces auteurs, explique-t-il, ces formations nouvelles "répugnent à rester dans la doctrine marxiste-léniniste de départ avec les grilles, avec les rapports de production, avec le rapport de classe" et préfèrent "se mettre au diapason" des aspirations populaires immédiates, qu'elles soient religieuses, culturalistes ou autres. Mais Aziz Salmone Fall avertit : "Si le populisme n'est pas infléchi vers la gauche, il peut aller vers la droite ou même l'extrême droite, il devient à ce moment extrêmement dangereux."
Sur le discours révolutionnaire du Pastef, le politologue reste mesuré. "C'est clair que lorsque des jeunes même qui se déclarent ni de gauche ni de droite mais d'une sorte d'avant-garde empruntent tous les référents emblématiques, le discours nationaliste ouvert sur le panafricanisme, le discours souverainiste, l'anti-impérialisme, en fait toutes les choses auxquelles nous avons toujours cru et pour lesquelles nous avons lutté, nous ne pouvons qu'être contents", reconnaît-il. Le régime a posé "des gestes significatifs", notamment "une certaine rupture avec l'ancienne métropole" et "une plus grande autonomie" des forces de défense et de sécurité.
Mais la révolution ne se décrète pas. "La grille de la révolution, c'est une grille complexe pour nous. C'est un changement des rapports de production. C'est une véritable rupture avec le système précédent. Nous n'avons pas encore cela", tranche Aziz Salmone Fall. Et d'ajouter cette formule décisive : "La vraie révolution exigerait une transformation des rapports de production, pas seulement un discours souverainiste."
Dette colossale et querelle au sommet
La crise économique constitue le principal défi du régime actuel. Le Sénégal a hérité "d'une dette colossale qui est au-dessus de nos moyens", résultat du "cas de misreporting" du régime de Macky Sall. "Nos balances de paiement et la nature de nos pays font qu'on a une très petite marge de manœuvre financière", explique le politologue, soulignant le chantage des "conditionnalités" imposées par les créanciers.
Le gouvernement Diomaye-Sonko, rétrogradé par les agences de notation et boudé par le FMI, a dû "aller chercher des liquidités sur des marchés obligataires très complexes dans lesquels nous gageons nos propres obligations pour contracter de l'argent qu'on va devoir rembourser sous peine de perdre ces mêmes obligations". Cette situation d'urgence a conduit à des décisions opaques, notamment la contraction de prêts "sans que l'Assemblée nationale ne soit au courant".
Aziz Salmone Fall propose plusieurs pistes de sortie : "un audit clair de la nature de cette dette" pour identifier la "portion odieuse" qui ne sera pas payée, une "renégociation avec le club de Paris et le club de Londres" en associant tous les créanciers, la "transformation de certaines créances en investissement", et le recours à des alternatives comme "la banque du Brics" ou même "la perspective d'une monnaie nationale". Il invoque l'héritage de Thomas Sankara : "Si nous la payons, nous mourons. Donc nous devons avoir un moratoire."
Mais cette crise économique se double d'une crise politique au sommet de l'État. Le président Diomaye et le Premier ministre Sonko affichent une "dissension" de plus en plus visible, malgré le ticket initial "Diomaye moy Sonko, Sonko Moy Diomaye". "Le système néocolonial de notre constitution ne permet pas véritablement deux hommes forts à la tête de l'État même s'ils sont amis", analyse Aziz Salmone Fall, qui évoque en creux le cas Sankara-Compaoré pour illustrer les dangers de ces "zizanies au sommet".
Le congrès du Pastef à venir représente selon lui une opportunité cruciale. "Ce congrès, il aura le mérite de mettre les pendules à l'heure d'abord sur l'idéologie de ce parti, son orientation, leur propre organisation", espère-t-il, appelant à "recréer cette unité parce que le Sénégal ne peut carrément pas se permettre le luxe d'une zizanie au sommet de l'État qui effraie non seulement les investisseurs mais effraie la confiance totale de la population".
Repolitisation et nouvelle République
Face à ces défis, le projet "Seen Égal-e Seen Égalité" développé par la Plateforme Progressiste Panafricaniste propose une alternative radicale. "Nous avons en tout cas offert notre projet de société au moment où ils n'avaient pas formulé le leur", rappelle Aziz Salmone Fall, précisant que certains éléments ont été "calqués" sur leur proposition de "maîtrise de l'eau".
Au cœur de ce projet : la convocation d'une assemblée constituante pour rédiger une constitution décolonisée. "Nous disons, nous devons aller vers une assemblée constituante, une démocratie substantive pour le faire. Nous sommes même ouverts à un tirage au sort des citoyens pour créer une bonne portion de cette assemblée constituante qui va rédiger une constitution différente de celle qui est en cours", explique-t-il. Cette Troisième République permettrait selon lui de résoudre le problème institutionnel qui préside aux crises récurrentes.
Mais la transformation constitutionnelle ne suffit pas. Elle doit s'accompagner d'une "repolitisation" des masses, actuellement dépolitisées par "trois décennies" de communication politique au détriment du véritable politique. "Les médias sociaux, la cacophonie qui s'en empare donne l'illusion du fait politique mais en fait c'est pas la politique", déplore le politologue.
Cette repolitisation exige une distinction nette entre foi religieuse et transformation sociale. "La croyance n'a rien à voir avec cela. Ce n'est pas une question de religion. Dieu ne choisit pas tel pays ou un autre pays", affirme Aziz Salmone Fall avec une franchise qui pourrait "fâcher" dans un pays où "le messianisme religieux est encore très fort". Il poursuit : "Nous sommes responsables d'essayer de nous sortir d'une condition dans laquelle nous sommes plongés depuis cinq et six siècles. C'est pas Dieu qui a fait ça. Ce sont les conditions historiques que le capitalisme a imposé."
Le politologue plaide pour un changement matériel fondé sur "l'agentivité des individus" : "Comprendre que ceux qui veulent l'Afrique sans les Africains, l'Afrique des ressources dont nous regorgerons, ne vont pas nous aider et que ceux qui veulent en fait que nous croyons à un déterminisme ou à un système qui téléguiderait le changement social, ils sont nombreux." Il note avec ironie que "vous avez plus de construction de mosquées et d'églises parce que les gens sont obligés de se remettre à ces croyances alors que le changement social de l'eau potable, une bonne éducation, une bonne santé, être maître de nos ressources, c'est la sueur et le travail des gens et leur engagement politique, social, civique qui le permet".
Aziz Salmone Fall conclut sur une note d'appel à l'unité des forces progressistes face à la montée de l'extrême droite mondiale. "Nous appelons vraiment les forces progressistes, les forces de gauche de se ressaisir contre les forces de l'extrême droite d'une part de façon mondiale mais de façon locale au Sénégal de s'interposer contre les croyances religieuses rétrogrades, contre la misogynie, contre le sexisme et contre des démarches qui ne sont pas écologiques."
Pour lui, la multipolarité actuelle ne garantit en rien la libération africaine. "La multipolarité qui se joue n'est pas un gage de sortie pour l'Afrique", avertit-il, appelant plutôt à un "sud global" solidaire, des "technologies appropriées" et un "autre type d'internationalisme dans lequel le panafricanisme est inscrit". Car sans transformation réelle des structures économiques et politiques, le Sénégal risque de rester "dans la vieille division internationale du travail", exactement ce contre quoi ses révolutionnaires historiques se sont battus.