Comment garantir aux populations un accès durable à des médicaments de qualité tout en développant une industrie pharmaceutique nationale compétitive ? C'est autour de cette équation que s'est ouvert, ce mercredi 8 juillet 2026 à Dakar, le Symposium national sur la propriété intellectuelle, l'innovation pharmaceutique et l'accès aux médicaments au Sénégal. Organisée par Enda Santé, en partenariat avec KELIN (Kenya) et ITPC Global, la rencontre réunit pendant deux jours des représentants de l'État, des universitaires, des industriels, des organisations de la société civile et des partenaires techniques afin d'identifier les réformes susceptibles de renforcer la souveraineté pharmaceutique du pays.
L'initiative intervient dans un contexte marqué par les enseignements de la pandémie de Covid-19, qui a révélé la vulnérabilité des chaînes mondiales d'approvisionnement et la forte dépendance des pays africains aux importations de médicaments, de vaccins et de matières premières pharmaceutiques. Selon les organisateurs, le Sénégal continue de faire face à des tensions d'approvisionnement, à la hausse du coût des traitements innovants, à la diminution des financements internationaux et à une exploitation encore limitée de ses capacités de production locale.
Représentant le ministre de la Santé et de l'Hygiène publique, le conseiller technique chargé de la Pharmacie, Dr Mor Diagne, a souligné que ces défis ont conduit le gouvernement à faire de la souveraineté pharmaceutique un axe stratégique de la Vision Sénégal 2050.
« Les crises sanitaires récentes nous ont démontré qu'un pays qui ne maîtrise pas son approvisionnement en produits de santé demeure vulnérable », a-t-il déclaré. Selon lui, l'ambition des autorités est de bâtir « un système pharmaceutique résilient », capable de garantir un accès continu aux médicaments essentiels, de soutenir la production locale, de renforcer les capacités réglementaires et de créer un environnement favorable à l'innovation.
Le représentant du ministère a insisté sur le fait que la propriété intellectuelle ne devait pas être perçue comme un obstacle à la santé publique, mais comme « un levier qu'il convient d'utiliser avec intelligence et équilibre ». Il a rappelé que plusieurs réformes sont déjà engagées, notamment le renforcement de l'Agence sénégalaise de réglementation pharmaceutique, la modernisation de la chaîne nationale d'approvisionnement, la promotion de la fabrication locale de médicaments et l'amélioration de l'accès aux médicaments essentiels.
Les flexibilités des ADPIC, un levier encore sous-exploité
Pour Dr Papa Djibril Ndoye, directeur adjoint d'Enda Santé, le symposium constitue d'abord une occasion d'ouvrir un débat encore peu abordé au Sénégal : celui des liens entre propriété intellectuelle et accès aux médicaments.
Il explique que cette rencontre s'appuie sur une étude menée avec KELIN et ITPC Global, consacrée à l'accès aux médicaments au Sénégal. Les résultats mettent en évidence plusieurs obstacles majeurs, parmi lesquels les difficultés d'approvisionnement dans certaines régions, le coût élevé de nombreux traitements, les contraintes liées aux brevets pharmaceutiques ainsi que la baisse progressive des financements internationaux qui soutenaient jusque-là les programmes destinés aux populations les plus vulnérables.
« L'objectif est de réunir les chercheurs, les universitaires, les représentants du ministère de la Santé, la société civile et les autres partenaires afin de réfléchir ensemble aux solutions permettant d'améliorer durablement l'accès aux médicaments », a-t-il expliqué.
Selon lui, le développement de la production pharmaceutique nationale constitue un levier essentiel, mais cette ambition suppose non seulement des investissements industriels, mais aussi une meilleure maîtrise du cadre juridique international encadrant la fabrication des médicaments génériques.
À ce titre, il rappelle que l'Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) prévoit plusieurs flexibilités permettant, dans certaines circonstances, de produire certains médicaments malgré l'existence de brevets. « Ces dispositions restent encore insuffisamment connues, aussi bien des décideurs que des autres acteurs », a-t-il regretté, estimant que le renforcement des capacités constitue une étape indispensable pour améliorer la disponibilité des traitements au Sénégal.
Vers un cadre national pour accélérer la souveraineté pharmaceutique
Même constat du côté de Talla Samb, directeur de la propriété industrielle à l'Agence sénégalaise pour la propriété industrielle et l'innovation technologique (ASPIT) et consultant ayant conduit l'étude présentée lors du symposium.
Selon lui, le Sénégal dispose déjà, en tant que pays le moins avancé membre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), d'importantes possibilités offertes par l'Accord sur les ADPIC. Ces flexibilités, reprises dans l'Accord de Bangui qui régit les pays de l'Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI), permettent notamment, sous certaines conditions, de ne pas appliquer la protection des brevets pharmaceutiques.
Pourtant, relève-t-il, aucun État de l'espace OAPI n'a encore pleinement utilisé ces mécanismes, essentiellement en raison d'un déficit d'information et d'une appropriation encore insuffisante par les décideurs publics.
« Le Sénégal a fait de la souveraineté pharmaceutique une priorité dans le cadre de la Vision Sénégal 2050. Mais il serait souhaitable de mettre en place un cadre institutionnel national, par exemple une commission dédiée, afin de faciliter l'application de ces flexibilités et, si nécessaire, d'adopter les textes nationaux permettant leur mise en œuvre », a-t-il recommandé.
Au-delà des questions juridiques, les organisateurs souhaitent faire émerger une réflexion plus large sur les réformes réglementaires, économiques et industrielles nécessaires pour réduire la dépendance du pays aux importations et favoriser le développement d'une industrie pharmaceutique locale plus compétitive.
Le symposium vise ainsi à promouvoir une meilleure compréhension des interactions entre propriété intellectuelle, innovation pharmaceutique et accès aux médicaments, à analyser les obstacles réglementaires et économiques qui limitent l'accès aux traitements, à encourager le dialogue entre les institutions publiques, les industriels, les chercheurs et les organisations de la société civile, mais aussi à initier un processus national de concertation sur les réformes susceptibles de renforcer durablement la souveraineté sanitaire du Sénégal.
Les recommandations qui seront formulées au terme des deux journées de travaux s'appuieront à la fois sur les résultats des études présentées et sur les contributions des différents participants. Les organisateurs espèrent qu'elles permettront d'éclairer les futures décisions publiques en matière de politique pharmaceutique et d'améliorer l'accès des populations sénégalaises à des médicaments essentiels, disponibles et abordables.