Le Sénégal figure parmi les objectifs prioritaires de la stratégie d'influence russe en Afrique de l'Ouest, mais reste l'un des rares pays où Moscou échoue à prendre pied. C'est ce que révèle une enquête menée par un consortium international de médias (The Continent, Forbidden Stories, RFI, France 24) à partir de 1400 pages de documents internes du réseau Wagner, selon les informations livrées par Lou Osborne, journaliste pour All Eyes on Wagner, sur l'antenne de France 24.
« Le Sénégal, ça fait partie vraiment de leur objectif principal. Ils veulent vraiment réussir à attirer le Sénégal dans ce qu'ils appellent l'orbite russe. Mais finalement, c'est un des pays où ils n'ont pas vraiment de prise », explique Lou Osborne. Les documents, obtenus auprès d'une source anonyme par le média sud-africain The Continent, détaillent méticuleusement la stratégie déployée par l'ex-réseau d'Evgenie Prigogine, désormais contrôlé par le SVR (services de renseignement externe russe, équivalent de la DGSE), pour étendre l'influence de Moscou dans la région.
Les tentatives russes au Sénégal ont visé directement l'entourage du président Bassirou Diomaye Faye et du Premier ministre Ousmane Sonko. « Ils ont vraiment approché des gens autour de ce duo-là », confirme la journaliste. Parmi les cibles identifiées figurent les jeunesses du Pastef, le parti au pouvoir, mais « ça ne marche pas », constate l'enquête.
Ce revers est d'autant plus marquant que le duo Faye-Sonko s'est fait élire sur un discours de souveraineté nationale, un thème que les Russes exploitent habituellement avec succès ailleurs. « La souveraineté, ça fait partie des revendications des pays notamment en Afrique de l'Ouest et du Sahel. C'est une revendication qui est fondée, qui leur appartient, qui est très juste. Mais les Russes sont très bons pour surfer sur des vagues existantes. Ça ne veut pas dire qu'ils les créent », analyse Lou Osborne.
La stratégie russe repose sur « l'animation de réseaux, soit d'individus, soit d'organisations à vocation politique », précise-t-elle. Des événements sont organisés pour regrouper « toutes les jeunesses un peu politisées ou en tout cas actives dans la vie politique de la région ». Mais au Sénégal, contrairement au Mali ou au Burkina Faso, ces manœuvres échouent systématiquement.
Un pays protégé par sa stabilité et ses partenariats diversifiés
Plusieurs facteurs expliquent la résistance sénégalaise. « Il n'y a pas les mêmes conditions sécuritaires, il n'y a pas les mêmes conditions économiques, socio-économiques », souligne Lou Osborne, comparant le Sénégal aux pays sahéliens où l'influence russe s'est solidement implantée. Le pays bénéficie également d'« une diversité de partenariats un peu plus ancrée » qui le protège de l'isolement.
Car c'est précisément sur l'isolement que misent les Russes. « Les Russes tentent de créer des situations d'isolement de ces pays-là pour devenir un peu le partenaire par défaut », explique la journaliste. « Au plus les canaux sont ouverts et maintenus, au moins finalement les pays sont vulnérables à ce type de manœuvre. »
Le Sénégal n'est pas le seul à résister : le Tchad montre également des résultats « beaucoup plus mitigés », tout comme la Côte d'Ivoire où les tentatives russes se heurtent aux mêmes obstacles structurels.
Au-delà du cas sénégalais, l'enquête révèle que la priorité absolue de Moscou reste l'Alliance des États du Sahel (AES), qui regroupe le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Les documents affirment que les services russes sont « à l'origine de la création de la confédération de l'AES », une « affirmation très forte » que les enquêteurs nuancent, selon Lou Osborne.
La stratégie comporte trois volets : consolider l'AES en tant qu'entité politique concurrente de la CEDEAO, « décrédibiliser l'Occident », et renforcer l'attractivité de la Russie. Un effort particulier vise à propager le narratif selon lequel « la France finance les mouvements djihadistes dans le Sahel », via des articles de presse et des événements soigneusement orchestrés.
La Centrafrique demeure « le pays où l'influence russe est la plus solidement ancrée, à tout niveau de la société, de la vie politique et de la vie économique », selon la journaliste, constituant le véritable laboratoire de cette stratégie d'infiltration.