Skip to main content
Par Birane Diop
Le vent a changé, mais le printemps reviendra
EXCLUSIF SENEPLUS - Je t'écris parce que je crois encore en quelque chose. Pas en l'histoire comme progrès, j'ai abandonné cette foi-là. Ce en quoi je crois, c'est en la capacité des peuples à refuser. A refuser l'humiliation. A refuser l'oubli
 
ID
1003655
{"id":1003655,"title":"Le vent a changé, mais le printemps reviendra ","subheadline":"EXCLUSIF SENEPLUS - Je t'écris parce que je crois encore en quelque chose. Pas en l'histoire comme progrès, j'ai abandonné cette foi-là. Ce en quoi je crois, c'est en la capacité des peuples à refuser. A refuser l'humiliation. A refuser l'oubli","image":"/sites/default/files/2026-03/1711641017836.jpg","link":"/article/le-vent-change-mais-le-printemps-reviendra"}

Lettre à ma fille

Tu penses au vent. Tu penses au vent parce que tu avais besoin d'y croire, à cette chanson des Scorpions, à cette époque où le monde semblait encore manœuvrable, après la chute du Mur, où la politique n'était pas encore le nom qu'on donnait à la prédation organisée - au fascisme. Tu l'écoutais et tu te disais : oui, quelque chose change. Et tu avais tort. Ou plutôt, tu n'avais pas tort sur le fait du changement. Tu avais tort sur sa direction. Cette chanson des Scorpions, Wind of Change, me donne toujours des frissons. Je me rappelle mon premier rendez-vous avec ta mère à Athènes, un soir d'hiver, dans un restaurant simple et chic. Cette chanson avait accompagné notre moment de complicité politique.

Ma fille, le vent a changé. Vers le bas

Je t'écris depuis l'âge de la conscience - pas la sagesse, non, l'âge où il ne reste plus d'excuses à l'aveuglement.  Le 13 mars 2026, j'ai atteint l'âge requis par la Constitution pour briguer la magistrature suprême du Sénégal. Ce n'est pas une médaille. C'est un poids. Et je veux que tu comprennes ce que cela signifie de porter ce poids dans un monde qui a fait de la dignité une denrée négociable. Regarde ce que tu as vécu. Regarde-le vraiment, sans l'anesthésie confortable des mots d'ordre.

Tu as vu un président démocratiquement élu du Niger, Mohamed Bazoum, philosophe et homme de lettres dans la langue des armes, réduit à l'état d'otage par ses propres gardes. Tu as vu un chef d'Etat souverain humilié au Bureau ovale, devant les caméras du monde entier, comme on humilie un débiteur récalcitrant. Tu as compris, dans ta chair, que la dignité des nations ne tient qu'à un fil, et que ce fil, quelque part, quelqu'un tient toujours les ciseaux.

Tu as entendu J. D. Vance tenir à Munich non pas un discours, mais des menaces. Tu as vu Donald Trump ériger le repli en doctrine, le mépris en méthode, le nationalisme en évangile et la vulgarité en mode de gouvernance. Tu t'étais dit que l'Occident, malgré ses crimes, ses guerres, ses pillages coloniaux, avait inventé quelque chose d'utile dans le désordre de ses contradictions : l'idée que les alliances pouvaient tenir, que la parole donnée entre nations avait un prix. C'était une illusion. Mais c'était une illusion partagée, et les illusions partagées font la paix.

Tu as vu le Rassemblement national remporter la bataille culturelle dans le pays de Jean Moulin - parrain de mon université, et de Léon Blum - défenseur de la lutte contre le fascisme. Tu me dis toujours : « Papa, tu ne parles que de politique. » Et je réponds toujours en souriant : « Ma fille, tout est politique, même les choses les plus minuscules. Ta vie est politique. Enfin, tout. » 

Gaza. Je t'en parle parce que tu ne peux pas ne pas en parler si tu prétends penser le monde avec honnêteté. Gaza, ce n'est pas seulement une catastrophe humanitaire - les catastrophes humanitaires, le monde en produit à la chaîne, avec la régularité d'une usine dans les Vosges. Gaza, c'est la preuve, exposée à la lumière crue de nos téléphones portables, que le droit international n'est pas une règle : c'est un privilège. Que les indignations ne sont pas universelles : elles ont des passeports. Tu savais cela, quelque part. Mais le savoir abstraitement est une chose. Le voir - le voir ainsi - en est une autre. 

Et ici, chez toi

Tu pensais à ce matin d'août 2023. Quelques semaines après l'incendie des archives de la faculté des lettres et sciences humaines de Dakar - des décennies de mémoire intellectuelle, le travail de générations entières réduit en cendres en une nuit. Heinrich Heine l'avait dit avec la lucidité de ceux qui voient venir l'obscurité : là où l'on brûle les livres, on finit par brûler les hommes. Ce n'est pas une métaphore. C'est une prophétie logistique. Le 1er août, deux personnes mouraient dans un bus incendié à Dakar. La destruction du savoir et la destruction des corps marchent toujours du même pas, elles partagent la même géographie morale, le même mépris de ce qui dure, de ce qui pense, de ce qui résiste.

Des universitaires ont cautionné l'insurrection comme moyen d'action politique pour arriver aux affaires. La démocratie en étendard. Pas des inconnus. Des gens avec des titres, des carrières bâties sur la prétention à la rigueur. Ces supplétifs de la sédition n'ont pas écrit deux phrases pour marquer leur indignation à la suite de la mort d'un étudiant, fauché après l'irruption des forces de l'ordre sur le campus de l'université de Dakar, mon université. L'université qui a participé à la prise de conscience politique de ton papa. Ma fille, je t'épargne leur silence gênant face aux arrestations arbitraires de journalistes et d'activistes. L'université Cheikh Anta Diop, dont le fronton porte la devise « La lumière est ma loi » a été saccagée. 

Je veux que tu comprennes ce que cela signifie : ce n'est pas une question de droite ou de gauche, de pouvoir ou d'opposition. C'est une question d'anthropologie. Une société qui brûle ses archives est une société qui choisit l'amnésie. Et l'amnésie n'est pas un accident, c'est une stratégie. Ceux qui effacent la mémoire savent ce qu'ils font. Ils savent que sans mémoire, il n'y a pas de jugement. Sans jugement, pas de responsabilité. Sans responsabilité, le pouvoir est nu, absolu.

Mais je ne t'écris pas pour te désespérer. Ce serait trop facile. Le désespoir est le luxe de ceux qui n'ont rien à perdre ou de ceux qui ont tout à préserver. Je ne suis ni l'un ni l'autre.

Je pense aux Indignés à Madrid, en 2011, occupant la Puerta del Sol dans la chaleur de mai, un jeune sur deux sans emploi dans le pays, et pourtant là, debout, à inventer une autre façon d'occuper l'espace public. Je pense à Occupy Wall Street et à cette formule qui a traversé le monde comme une flamme : les 99 % contre les 1 %. Je pense à Nuit debout, place de la République, ces nuits où Paris se souvenait qu'une place publique peut être autre chose qu'un parking pour touristes. Ces mouvements ont échoué, me diras-tu. Ils n'ont pas changé les structures. Le 1 % est toujours là. Oui. Mais ils ont changé le langage. Ils ont rendu certaines choses impossibles à ne pas penser.

Et au Sénégal, maintenant, les organisations féministes qui documentent les féminicides, avec la campagne WAXJOTNA, qui réclament l'égalité dans l'autorité parentale parce que c'est un droit qui revient aux femmes en tant qu'êtres humains d'égale dignité, et non comme une faveur accordée par des hommes généreux. Ces femmes accomplissent quelque chose de plus difficile que la révolution spectaculaire : elles mènent la révolution lente, documentaire, têtue, qui ne finit jamais aux actualités du soir, dans un pays conservateur et misogyne.

Je pense à mon ami Fary Ndao, qui a posé sa candidature à la mairie de Yoff avec le mouvement TeewalYoff. Yoff, ce bassin de vie de Dakar, ses odeurs de mer et de poisson, ses rues où les enfants jouent jusqu'à la tombée de la nuit. Ce n'est pas glamour, la politique municipale. Ce ne sont pas les grands discours à la tribune des Nations unies. C'est le caniveau qui déborde, l'école qui manque de tables, le quartier qui manque de crèche, le marché qui manque de lumière, la précarité menstruelle, parent pauvre des politiques publiques. C'est la politique du réel, la seule qui touche les gens là où ils dorment, là où ils mangent, là où ils élèvent leurs enfants. Je suis sûr que Fary Ndao mettra en place des politiques publiques qui changeront la vie.

C'est là que tout commence

Le printemps ne tombe pas du ciel. Voilà ce que j'ai appris, ce que les années m'ont appris, ce que les désillusions m'ont appris, plus sûrement que tous les livres. Le printemps se prépare dans l'obscurité de l'hiver, dans les racines qui refusent le gel, dans les graines qui attendent sous la terre durcie. Cela prend du temps. Cela exige une confiance que rien ne garantit. Et pourtant.

Je t'écris parce que je crois encore en quelque chose. Pas en l'histoire comme progrès, j'ai abandonné cette foi-là. Ayant le sens de l'histoire, je sais qu'elle n'est pas une montée. C'est une lutte. Elle avance par bonds et par reculs, par victoires arrachées et par défaites qui semblaient définitives et ne l'étaient pas. Ce en quoi je crois, c'est en la capacité des peuples à refuser. A refuser l'humiliation. A refuser l'oubli. A refuser que leurs enfants héritent d'un monde plus petit que celui qu'ils ont reçu. 

1003655
ID
1003655
Les critiques sont les bienvenues. Les attaques personnelles, les insultes et les propos injurieux seront supprimés.
1
2

Vos Articles Préférés de la Semaine

3