L'épopée, mot emprunté au grec epopoiïa, qui signifie « composition d’un poème épique, épopée », composé à l’aide de epos, « parole », qui désigne au pluriel la poésie épique, et poiein, « faire », est une vaste composition littéraire en vers, qui développe un thème historique ou légendaire et célèbre les actions d’un héros exemplaire ou les hauts faits d’un groupe. La chronique est, quant à elle, un récit d'événements réels ou imaginaires qui suit l'ordre du temps.
C’est de cette structure hybride que se composent Les chroniques de Maaba Yero de Rassoul Ba, une aventure généalogique qui traverse le temps, comme une mémoire historique et culturelle. Rassoul Ba a choisi de raconter l’héritage familial à travers le récit de la lignée des Wambaabe, composée de musiciens peuls nomades, une descendance dont les faits historiques, sociaux et spirituels ont marqué les générations. Et c’est pour mieux transmettre cette narration, entre légende et histoire, que l’auteur compose ces chroniques pour relater, au plus près de sources familiales et orales, une fable épique chargée d’un beau geste littéraire qui nous plonge dans le temps et dans l’espace de l’histoire traditionnelle du monde peul.
Les territoires sont ceux du Fouta Toro, un lieu de légendes entre le fleuve et le désert, chargé de mythes et de croisées héroïques, et dont les descriptions revêtent un caractère poétique.
La ville de Nioro du Sahel était enveloppée dans une fine poussière. Il faisait chaud dans la ville-lumière.[...]
La caravane était happée par les vents du Sahara. Elle avait quitté les berges du fleuve après l'avoir longé sur trois cents kilomètres. [...]
Le troupeau se mit en marche. Un zébu avait donné le ton du retour. Le soleil entamait sa descente derrière le fleuve.
Ces transhumances épiques se déplacent en fonction des causes à défendre, des familles et des bétails à sauver, et de l’honneur à préserver. Quand l’étau se resserre, les peuls, le plus souvent pacifiques, choisissent l’exil jusqu’aux terres du Macina, l'actuel Mali, un lieu où les légendes ont aussi leur monument, celle par exemple de la disparition d' El Hadj Oumar Tall, un événement figé dans les falaises de Bandiagara.
Le temps de l’histoire est celui de la colonisation où les colonisateurs français ont annexé le Walo et tentent d’en faire de même avec le Fouta Toro qui lui résiste, contre vents et marées.
Les Français avaient pour mission d'empêcher l'installation de bastion de résistants dans cette partie du Fouta. Ils craignaient la jonction des résistants ; les succès de El hadji Omar changeaient les plans du gouverneur de Saint-Louis.
Cette épopée est aussi le lien qui unit les groupes humains forgés dans une composition sociale qui est en quête d’équilibre et de partage équitable.
Gourel ne disposait pas de marché. Les habitants et leurs voisins échangeaient leurs produits par un système de troc très huilé. Du mil, des patates, des haricots avec le sel ,les dattes fournies par les caravaniers, constituaient le gros des provisions. Ils s'adonnaient à l'agriculture et à l'élevage.
C'est toujours les razzias, la violation des territoires et l’invasion étrangère qui les obligent à se défendre, à se mobiliser pour garantir leur survie.
Ni rois, ni guerriers, ils étaient les artisans de la paix, les tisserands d'un fil invisible qui reliait les familles et les générations. Lorsque la poussière des chevaux annonçait la guerre, ils se dressaient.
Dans une partie de ces chroniques, c’est l’histoire du Pulaagu et de ses valeurs pastorales qui surgissent, un récit sous forme de conte où le mythe a une puissance littéraire et narrative très imprégnée du récit africain. De cette belle fable, on apprend comment est né le fantang, cette parole poétique et musicale devenue l’hymne des pasteurs peuls louant les valeurs éthiques et esthétiques, donné par un génie de la savane qui redonne l’abondance des troupeaux et le rassemblement des familles.
Le trio marchait sur un air de nanooru que le génie appelait le fantang. Des bruits de sabots , des claquements de cornes , des souffles prometteurs.
Enfin, les aventures épiques s’achèvent avec le récit de Maaba Yero, un opposant farouche à la colonisation française dont il ne voyait que perte pour sa communauté et dislocation des liens sociaux, familiaux et culturels. Et ce récit se prolonge dans le temps car la continuité généalogique s'étend de 1889 à 1959, avec la présence des Wambaabe, qui, de leur tradition musicale et artistique, perpétuent la tradition de raconter l’histoire.
- La parole est plus tranchante. Mais au contraire de la lame, elle peut réparer ce qu'elle a défait.
Né à Dagana, Rassoul Ba, passionné d’histoire et de symboles narratifs, a aussi été secrétaire d’administration financière au ministère de l’Économie et des Finances et à la Présidence de la République durant dix ans.
Par ce récit historique, culturel et généalogique, Rassoul Ba nous offre une magnifique épopée de l’histoire peule qui continue d’alimenter, de manière symbolique tout en restant très ancrée dans l’imaginaire collectif, l’existence réelle spirituelle et démocratique des principes du Pulaagu, un modèle éthique, équitable et social.
Écrit dans un style lyrique, renforcé par des descriptions géographiques saisissantes et une esthétique du verbe implantée dans des décors merveilleux, Les Chroniques de Maaba Yero de Rassoul Ba sont le témoignage d’un imaginaire culturel puissant qui continue de se manifester par le prisme de l’écriture, de la mémoire et de la beauté des destinées que constitue la lignée des Wambaabe.
Amadou Elimane Kane, écrivain poète
Les Chroniques de Maaba Yero, Rassoul Ba, éditions Nuit et Jour, Dakar, 2024
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