(SenePlus) - Un contrat censé électrifier 1 500 villages sénégalais s'est transformé en imbroglio judiciaire impliquant acteurs locaux et internationaux. Entre contentieux croisés, financement gelé et passif sulfureux de l'entreprise espagnole, Ouestaf News démêle les fils d'une affaire qui pollue l'espace public depuis deux ans.
Deux ans après sa signature, le contrat d'électrification rurale qui devait apporter la lumière à environ 1 500 villages sénégalais baigne dans l'obscurité juridique. Comme l'indique une enquête fouillée d'Ouestaf News publiée ce 22 avril 2026, ce projet de 91 milliards de francs CFA s'est enlisé dans une série de contentieux entrecroisés opposant acteurs sénégalais, espagnols et financiers internationaux. « Les populations, elles, continuent d'attendre », résume le média dakarois.
Au cœur de cette nébuleuse : l'Agence sénégalaise d'électrification rurale (Aser), approchée « de manière spontanée » par Saidou Kane, un homme d'affaires sénégalais basé en Espagne qui proposait l'électrification de 928 villages. Mais le 23 février 2024, l'Aser ne signe pas avec Kane — il créera Aee Power Sénégal pour porter le projet — mais directement avec l'entreprise espagnole Aee Power EPC, présentée dans les documents comme le contractant principal.
Le montage financier repose sur un « crédit acheteur » : la Banque Santander prête à l'État sénégalais via l'Aser pour qu'une entreprise espagnole (Aee Power EPC) exécute les travaux, le tout couvert par l'Agence espagnole de crédit à l'exportation (Cesce). Aee Power Sénégal intervient officiellement comme « mandataire et agent exclusif » d'Aee Power EPC au Sénégal, selon les termes contractuels consultés par Ouestaf News.
Mais après la présidentielle de 2024 et le remplacement du directeur de l'Aser — Baba Diallo cède la place à Jean Michel Sène le 5 juin 2024 —, l'édifice vacille. La nouvelle direction engage une renégociation du contrat. Résultat : Aee Power Sénégal accuse Aee Power EPC et l'Aser de l'avoir « exclu du contrat renégocié », selon une décision de l'Autorité de régulation de la commande publique (Arcop) du 2 octobre 2024.
Un passif international embarrassant
L'entreprise sénégalaise revendique aujourd'hui 60 % du volume global de la contrepartie financière, rappelle Ouestaf News, citant le cabinet d'avocats Boubacar Koïta & associés qui défend ses intérêts devant la Cour suprême. Premier contentieux : Aee Power Sénégal contre Aee Power EPC et l'Aser.
L'enquête révèle que la présence africaine d'Aee Power EPC est jalonnée de litiges. Au Kenya, l'entreprise espagnole a été impliquée entre 2019 et 2023 dans des différends avec la compagnie publique Kenya Power and Lighting Company (KPLC) dans le cadre du Last Mile Connectivity Project. La compagnie kényane lui reprochait des « retards importants et des non-accomplissements des obligations contractuelles », précise Ouestaf News, citant des décisions publiées sur le portail officiel Kenya Law. Le contentieux a débouché sur « plusieurs procédures devant les juridictions kényanes et à des arbitrages internationaux ».
En Côte d'Ivoire également, Aee Power EPC SARL, sa filiale immatriculée à Abidjan depuis 2019, « apparaît dans au moins quatre procédures commerciales » sur le portail du Tribunal de commerce d'Abidjan, selon les vérifications du média.
Le 30 septembre 2024, la Banque Santander annonce la suspension des décaissements, invoquant notamment des « inquiétudes sur l'éligibilité d'Aee Power EPC à la garantie souveraine de l'État en cas d'éviction de la partie sénégalaise » et des « incertitudes sur l'utilisation de l'avance de démarrage déjà versée », rapporte Ouestaf News citant un document de l'Arcop. Cette avance s'élève à 37 milliards de francs CFA, dont l'usage exact constitue un autre point de contentieux.
Un arbitre administratif dépassé
La Société nationale d'assurances du crédit et du cautionnement (Sonac), qui garantit ces avances ainsi que la bonne exécution des travaux, a été interpellée à plusieurs reprises par l'Arcop pour « clarifier l'attribution d'une garantie à Aee Power EPC, sans le paiement de la prime y afférente », une irrégularité au regard du code de la Conférence interafricaine des marchés d'assurance (Cima). La Sonac n'a pas réagi publiquement.
L'Arcop a rendu au moins quatre décisions dans cette affaire sans parvenir à dénouer la situation. Après avoir ordonné le 3 juillet 2024 la « suspension de la résiliation » du contrat entre les deux Aee Power, puis suspendu le 2 octobre l'exécution du marché, l'autorité de régulation s'est finalement dessaisie le 24 décembre 2024 suite à la saisine des juridictions pénales pour « allégations de faux et d'escroquerie ».
Au-delà des acteurs économiques et administratifs, le dossier a pris une dimension politique avec les interventions du député Thierno Alassane Sall et du Premier ministre Ousmane Sonko, qui a publiquement défendu le nouveau directeur de l'Aser, Jean Michel Sène. « Au fil des mois, le dossier a glissé du terrain technique (contrats, marché, financement, garanties) vers une confrontation administrative et judiciaire, sur fond de changement de régime politique et de direction », constate Ouestaf News.
Pendant ce temps, les villages censés bénéficier de l'électrification continuent d'attendre. Le média annonce deux autres volets de son enquête pour les 29 avril et 6 mai 2026.