Mercredi dernier, au siège de la Délégation générale de la Wallonie-Bruxelles, l’artiste visuel et cinéaste Moussa Sow, connu sous le nom de Massowka, a guidé les visiteurs à travers son exposition « Gadaï, partir ». Une immersion poétique et politique dans les réalités du déplacement, entre érosion côtière, conflits maritimes et quête de dignité.
C’est un récit à plusieurs voix que propose l’artiste visuel et cinéaste Moussa Sow, connu sous le nom de Massowka. Pas seulement la sienne, mais celles des pêcheurs, des femmes déracinées, des migrants de retour. Mercredi dernier, dans l’espace sobre de la Délégation générale de la Wallonie Bruxelles, l’artiste a guidé le public à travers une exposition qui se vit comme une traversée. « Gadaï, partir » le titre est un cri, un constat, un départ.
L’exposition prend racine à Saint-Louis du Sénégal, sur cette langue de Barbary que l’artiste connaît par cœur. Luimême Ndar-Ndar, Massowka observe depuis des années les métamorphoses de ce territoire littoral. « La langue de Barbary est menacée », résume-til d’emblée. Menacée par l’érosion côtière qui grignote chaque saison un peu plus la plage, par la salinisation des terres du Gandiol, par la surpêche, mais aussi par l’arrivée récente d’une plateforme gazière offshore. « C’est une nouvelle opportunité, mais c’est aussi un espace de ressources qui disparaît pour ceux qui en vivaient. »
L’artiste ne sépare pas les phénomènes. Il les noue dans une même trame : celle du déplacement contraint. Devant les photographies disposées comme des fenêtres, il raconte les habitants de la langue de Barbary, contraints d’abandonner leurs maisons après les attaques de la mer en 2018. Certains ont été relogés à Djougop, à une quinzaine de kilomètres de leur quai de pêche. « Ils sont devenus des déplacés environnementaux, mais on ne les appelle pas toujours ainsi. »
L’exposition ne tombe jamais dans le misérabilisme. Massowka insiste : « Nous ne les avons pas photographiés de façon misérabiliste, mais pour qu’ils gardent leur dignité, quelles que soient les difficultés. » Sur les cimaises, des portraits sobres, des détails de portes restées debout après la destruction des maisons, des gravats devenus mémoires.
UNE PAROLE RESTITUEE AUX ACTEURS DU QUOTIDIEN
Le parcours de l’exposition est pensé comme un espace de parole. Un ancien capitaine de pirogue y raconte sa confrontation avec les autorités mauritaniennes, dans un contexte de pêche de plus en plus réglementée et conflictuelle.
Un autre témoin, Bassirou, pêcheur parti en Espagne puis reconduit au Sénégal, livre son expérience du retour. « Il est revenu à Gandiol, une terre de départ. Il y a ceux qui ne survivent pas », rappelle l’artiste. La migration internationale est abordée sans fard, mais sans misérabilisme non plus. Massowka interroge les catégories : « Qui est migrant ? Qui est expatrié ? Pourquoi n’y aurait-il pas une seule définition, une mobilité facilitée pour tous ? »
Dans un dernier espace, l’exposition évoque la salinisation des terres. Fama, une femme de Kafountine, a vu son mari maraîcher contraint d’abandonner l’agriculture pour la pêche, puis migrer vers la Casamance. Restée seule, malade, elle a dû se tourner vers la collecte de coquillages et la production de sel. Son histoire est celle d’un héritage écologique qui se délite.
Pour Massowka, l’enjeu est clair : « Aujourd’hui, nous devons repenser notre façon de construire, mais aussi notre façon de préserver ces espaces. Ces déplacements ne sont pas souhaités. On est obligé de contraindre, face à une situation que nous traversons. »
La visite s’achève sur une question qui traverse toute l’exposition : « Que deviendra la langue de Barbary ? » L’artiste ne répond pas. Il laisse l’image, le récit, et le spectateur face à ce qui est en train de disparaître. L’exposition, présentée au siège de la Délégation générale de la Wallonie-Bruxelles, s’inscrit dans une volonté de rendre visible les réalités silencieuses des territoires côtiers africains, où l’écologie, l’économie et la dignité humaine ne font qu’un.