La Banque africaine de développement (Bad) alerte : la guerre en Iran pourrait coûter jusqu’à 1, 5 point de croissance à l’Afrique cette année. Selon l’institution, un conflit prolongé sur six mois fragiliserait des économies déjà sous pression, révélant des marges budgétaires limitées pour financer les services essentiels. Déjà dans son deuxième mois, la guerre entre Israël, les EtatsUnis et l’Iran accentue les tensions, entre inflation énergétique, dette croissante et reflux des capitaux, alors même que la Bad anticipait une croissance de 4, 3% en 2026.
Un choc énergétique
Alors que le Fonds monétaire international annonçait que l’Afrique dépasserait l’Asie en rythme de croissance en 2026 pour la première fois, cette guerre rappelle brutalement la vulnérabilité du continent aux chocs extérieurs. Déclenché par des frappes américaines et israéliennes suivies de représailles de Téhéran, le conflit dépasse largement le Moyen-Orient. Il agit comme un révélateur des interdépendances économiques mondiales et place l’Afrique au cœur de ces répercussions géostratégiques.
La première onde de choc est énergétique. L’envolée du Brent, en hausse d’environ 13%, menace directement des pays fortement dépendants des importations comme le Sénégal, le Kenya ou le Maroc. Dans ces économies, la hausse des carburants se transmet rapidement à l’ensemble des prix. Au Kenya, où le coût du transport influence fortement les denrées alimentaires, une telle situation pourrait raviver les tensions sociales. Au Sénégal, engagé dans une dynamique d’investissements publics, l’alourdissement des subventions énergétiques risque de peser sur les finances publiques.
Même des pays producteurs comme le Nigeria ou l’Angola ne sont pas épargnés. Certes, la hausse des prix du pétrole peut générer des recettes supplémentaires, mais elle s’accompagne souvent de déséquilibres internes. Le Nigeria, par exemple, reste dépendant des importations de produits raffinés, ce qui alimente l’inflation et complique les réformes économiques en cours.
Un reflux des investissements du Golfe ?
L’augmentation des coûts logistiques affecte la compétitivité des entreprises, notamment en Ethiopie et en Côte d’Ivoire. Ces économies dynamiques, fortement dépendantes des chaînes d’approvisionnement, pourraient voir leurs performances ralentir, compromettant les perspectives de développement.
Sur le plan géostratégique, la guerre redéfinit les équilibres de partenariats. Les investissements des pays du Golfe, Emirats arabes unis, Arabie saoudite et Qatar, ont pris une importance croissante en Afrique, notamment en Egypte, au Maroc et en Afrique du Sud. En Egypte, ces financements ont soutenu des projets structurants et contribué à la stabilité économique. Au Maroc et au Rwanda, ils accompagnent des stratégies ambitieuses de transformation économique.
Ces dernières années, parmi les grands projets développés par les pays du Golfe en Afrique, on compte les ports stratégiques où les Emirats arabes unis sont très investis via l’entreprise Dp World, notamment en Tanzanie (port de Dar es Salaam), l’Aéroport international de Bugesera au Rwanda, financé par le Qatar, les projets d’énergies impliquant les entreprises Masdar (Eau) et Acwa Power (Arabie saoudite), les investissements miniers stratégiques par des fonds souverains du Golfe ou encore le mégaprojet immobilier et touristique développé en Egypte par le Qatar. Cependant, l’escalade militaire pourrait entraîner un ralentissement de ces flux. Les fonds souverains du Golfe pourraient rediriger leurs ressources vers des priorités domestiques, au détriment des projets africains.
La sécurité alimentaire en question
Les conséquences s’étendent également à la sécurité alimentaire. Dans des pays déjà fragiles comme le Niger ou le Soudan, la hausse des prix de l’énergie pourrait aggraver une situation critique. L’augmentation des coûts de production et de transport des denrées risque d’accentuer l’insécurité alimentaire et les tensions sociales.
Pourtant, l’Afrique a montré une résilience souvent sous-estimée face aux chocs extérieurs. Malgré la réduction de l’aide internationale, la hausse des tarifs commerciaux ou les pressions liées à la dette, de nombreuses économies africaines continuent de croître et d’attirer des investissements.
Un continent qui tient bon et surprendra encore
Le continent s’affirme progressivement comme une destination d’investissement plutôt que comme un simple bénéficiaire d’aide. Il n’existe pas une seule Afrique : certaines régions restent fragiles, comme le Sahel ou le Soudan, mais d’autres affichent un dynamisme remarquable. Au Nigeria, par exemple, des secteurs comme l’énergie ou la fintech continuent de se développer malgré les tensions internes.
Les fondamentaux économiques offrent également des raisons d’optimisme. Les investissements étrangers restent solides, avec des niveaux record observés ces dernières années. Parallèlement, les investisseurs africains eux-mêmes jouent un rôle croissant. En 2024, les plus grandes entreprises du continent ont enregistré des revenus historiques et réinvestissent dans de nouveaux projets, renforçant ainsi les capacités locales.
Cette dynamique est illustrée par des figures comme Aliko Dangote dont les investissements industriels contribuent à transformer les chaînes de valeur africaines. Plus largement, les capitaux locaux, fonds de pension, assurances, fonds souverains s’orientent de plus en plus vers des projets productifs, notamment dans les infrastructures et le capital-investissement.
Enfin, des réformes économiques et une meilleure gestion macroéconomique ont renforcé plusieurs pays. L’inflation a ralenti dans de nombreux Etats grâce à des politiques monétaires prudentes. Des initiatives visant à améliorer la connectivité, réduire les barrières commerciales et stimuler les échanges intraafricains gagnent en importance.
Certes, les défis restent considérables : croissance démographique rapide, accès insuffisant à l’électricité, faiblesse de la productivité agricole ou encore gouvernance inégale. Mais dans un contexte mondial marqué par l’instabilité au Moyen-Orient, les incertitudes en Europe et les tensions politiques ailleurs, l’Afrique apparaît, relativement, comme un espace d’opportunités.
En définitive, si la guerre impliquant l’Iran constitue un choc réel pour les économies africaines, elle ne doit pas occulter les transformations en cours. Entre risques immédiats et dynamiques structurelles positives, le continent continue de tracer sa trajectoire. A bien des égards, et malgré les turbulences, l’Afrique pourrait apparaître aujourd’hui comme un horizon d’investissement plus solide et plus prometteur qu’on ne le pense.
Rama YADE
Directrice Afrique Atlantic Council