La décentralisation est un des fils conducteurs de l'histoire institutionnelle du Sénégal contemporain. Peu de politiques publiques ont fait l'objet d'autant de réformes, suscité autant d'espoirs et donné lieu à une telle continuité dans l'action de l'État.
Depuis plus d’un siècle, chaque génération de dirigeants a cherché à adapter l’organisation territoriale aux exigences de son époque, convaincue que le développement du pays ne pouvait reposer sur un pouvoir excessivement concentré dans la capitale. Derrière la succession des textes législatifs et des réformes administratives se dessine l’ambition, de rapprocher la décision publique des citoyens, de renforcer les responsabilités des collectivités territoriales et de faire du territoire un espace de gouvernance, de participation démocratique et de développement économique. Pourtant, malgré les progrès incontestables enregistrés depuis l’indépendance, la décentralisation est encore un chantier inachevé dont les insuffisances nourrissent aujourd’hui les réflexions autour d’un Acte IV appelé à ouvrir une nouvelle ère de cette longue évolution.
LES FONDATIONS D’UNE LONGUE RÉFORME
Contrairement à une idée largement répandue, la décentralisation n’est pas née avec l’État indépendant. Ses premières manifestations remontent à la période coloniale, lorsque l’administration française entreprit d’implanter au Sénégal les institutions municipales inspirées du modèle métropolitain. La création, en 1872, de la commune de Saint-Louis marque un début. Elle inaugure une expérience institutionnelle inédite en Afrique occidentale française, bientôt étendue à Gorée, Rufisque puis Dakar.
Les célèbres Quatre Communes bénéficient alors d’un statut particulier qui leur confère des conseils municipaux élus ainsi que des maires exerçant certaines responsabilités locales. Mais cette autonomie reste largement théorique. Les décisions essentielles continuent d’être arrêtées par le pouvoir colonial, qui conserve la maîtrise de l’administration, des finances et de l’ordre public. La municipalisation répond davantage à une logique d’organisation administrative de l’Empire qu’à une volonté de promouvoir une véritable démocratie locale. À l’accession du Sénégal à l’indépendance, les nouvelles autorités choisissent de préserver cet héritage tout en l’adaptant aux exigences de la construction nationale.
Sous la présidence de Léopold Sédar Senghor, l’urgence est avant tout de consolider l’unité d’un État encore fragile. Le pouvoir central prédomine, mais il reconnaît progressivement la nécessité de structurer les collectivités locales. L’adoption, en 1966, du Code de l’administration communale est un marqueur. Le texte harmonise le fonctionnement des communes, précise leurs compétences et organise leur gestion financière. Il établit les fondements d’une administration municipale « moderne » tout en maintenant un contrôle étroit de l’État sur les décisions locales. Cette première période traduit une conception prudente de la décentralisation, conçue davantage comme un prolongement de l’administration centrale que comme un véritable transfert de pouvoir.
1972, L’ENTRÉE DU MONDE RURAL DANS LA GOUVERNANCE LOCALE
La véritable rupture intervient au début des années 70 avec la grande réforme territoriale de 1972. Souvent désignée rétrospectivement comme l’Acte I de la décentralisation, cette réforme ouvre une nouvelle phase dans les rapports entre l’État et les territoires.
Par la loi du 19 avril 1972 sont créées les communautés rurales, qui étendent pour la première fois la gouvernance locale à l’immense espace rural sénégalais. Jusqu’alors, les campagnes relevaient essentiellement de l’administration déconcentrée représentée parles préfets et les sous-préfets. Désormais, les populations rurales disposent d’institutions propres chargées de gérer certaines affaires d’intérêt local, en particulier dans les domaines du développement communautaire, de la gestion foncière et des équipements collectifs.
Cette réforme répond à une double préoccupation. D’une part, elle associe davantage les populations aux politiques de développement dans un contexte où l’agriculture constitue le moteur de l’économie nationale. D’autre part, elle traduit la volonté de rapprocher l’administration des réalités locales afin de mieux prendre en compte les besoins spécifiques des territoires. Pour la première fois, les collectivités rurales acquièrent une reconnaissance juridique qui leur permet de devenir des acteurs du développement. Mais cette avancée est largement encadrée par l’État. Les communautés rurales ont des ressources limitées, leurs capacités administratives restent faibles et leur autonomie financière presque inexistante. Les transferts de compétences ne s’accompagnent pas des moyens nécessaires à leur exercice effectif. Cette contradiction entre l’ambition politique affichée et les ressources effectivement transférées constitue déjà l’une des principales fragilités de la décentralisation sénégalaise.
1996, LE GRAND SAUT VERS L’AUTONOMIE TERRITORIALE
Près d’un quart de siècle plus tard, une nouvelle grande réforme vient approfondir ce mouvement. En 1996, sous la présidence d’Abdou Diouf, l’Acte II de la décentralisation marque une évolution vers une autonomie locale plus affirmée. Cette réforme intervient dans un contexte international profondément transformé par la démocratisation des États africains et par l’affirmation de la gouvernance locale comme facteur de développement. Le Sénégal s’inscrit dans cette dynamique en procédant à un important transfert de compétences au profit des collectivités territoriales. L’érection de la région au rang de collectivité locale aux côtés des communes et des communautés rurales est l’innovation la plus significative. Ce nouveau schéma territorial s’accompagne de l’adoption d’un Code des collectivités locales qui précise les responsabilités des élus et définit les modalités de leur fonctionnement. Plusieurs secteurs sont transférés aux collectivités, spécialement l’éducation, la santé, l’environnement, l’urbanisme, l’aménagement du territoire, la culture et la gestion des ressources naturelles. Le principe de libre administration des collectivités territoriales est consacré, tandis que le contrôle exercé par l’État se limite, en théorie, à un contrôle de légalité exercé a posteriori. Cette réforme représente sans conteste l’un des moments les plus ambitieux de l’histoire de la décentralisation sénégalaise.
Pour la première fois, les collectivités locales deviennent de véritables acteurs des politiques publiques. Elles ne se contentent plus d’exécuter des décisions prises à Dakar et participent directement à la définition et à la mise en œuvre du développement local. Pourtant, les difficultés apparaissent rapidement. Les compétences transférées dépassent souvent les capacités administratives des collectivités. Les ressources financières sont insuffisantes, les transferts budgétaires tardent à suivre les nouvelles responsabilités et les administrations locales peinent à recruter les compétences techniques indispensables. La décentralisation révèle un paradoxe récurrent. L’État accepte de partager les responsabilités sans renoncer pleinement à la maîtrise des ressources qui permettent de les exercer.
L’ACTE III OU L’AMBITION D’UNE NOUVELLE CARTE TERRITORIALE
L’alternance politique de 2012 ouvre une nouvelle étape avec l’arrivée au pouvoir de Macky Sall. Dès l’année suivante est lancé l’Acte III de la décentralisation, présenté comme une réforme destinée à refonder l’organisation territoriale du Sénégal. Son ambition dépasse le simple transfert de compétences. Il s’agit désormais de repenser l’ensemble du plan institutionnel, pour construire des territoires plus cohérents, plus compétitifs et plus aptes à porter le développement économique.
Cette réforme repose sur plusieurs choix. La région cesse d’être une collectivité territoriale pour redevenir une circonscription administrative de l’État. Le département acquiert en revanche le statut de collectivité territoriale. Surtout, la communalisation intégrale transforme profondément le paysage institutionnel sénégalais. Toutes les anciennes communautés rurales deviennent des communes à part entière, mettant fin à la distinction historique entre espaces urbains et espaces ruraux. Cette évolution est la traduction d’ une volonté d’assurer à l’ensemble des citoyens, un égal accès aux services publics locaux et à la représentation politique.
L’Acte III poursuit aussi un objectif d’équilibre territorial. Dakar concentrant l’essentiel des activités économiques, des infrastructures, des investissements publics et des emplois qualifiés, cette hypercentralisation nourrit des disparités régionales importantes que la réforme entend progressivement réduire en faisant des collectivités territoriales des moteurs de développement. L’idée de territorialisation des politiques publiques devient alors centrale. Chaque territoire est appelé à construire son propre projet de développement en valorisant ses ressources naturelles, humaines et économiques.
Plus de dix ans après son lancement, le bilan est contrasté. Les collectivités territoriales bénéficient incontestablement d’une plus grande visibilité institutionnelle et la proximité entre les élus locaux et les citoyens s’est renforcée. Dans de nombreuses communes, les équipes municipales ont développé des initiatives innovantes en matière de gouvernance participative, de mobilisation fiscale ou de coopération décentralisée. Cependant, ces réussites restent inégalement réparties sur le territoire national. Beaucoup de collectivités sont confrontées à une insuffisance chronique de ressources financières, à des déficits de personnel qualifié, à une faible capacité de maîtrise d’ouvrage et à une dépendance persistante vis-à-vis des financements de l’État ou des partenaires techniques et financiers.
Cette situation a alimenté les réflexions autour d’un Acte IV. Plus qu’une nouvelle réforme institutionnelle, celui-ci est présenté comme une phase de consolidation destinée à corriger les insuffisances accumulées au fil des précédentes étapes. L’enjeu n’est plus seulement de transférer des compétences, mais de garantir aux collectivités les moyens humains, techniques et financiers nécessaires à leur exercice effectif. Les débats ont porté pendant le temps des réflexions, sur le renforcement de la fiscalité locale, l’amélioration des mécanismes de péréquation financière, la professionnalisation des administrations territoriales, la clarification des compétences encore partagées entre l’État et les collectivités ainsi que la mise en place de véritables pôles territoriaux de développement capables de dynamiser les économies régionales. Les attentes des populations à l’égard des collectivités territoriales sont de plus en plus fortes. Les citoyens ne se contentent plus d’élire leurs représentants locaux. Ils attendent d’eux qu’ils apportent des réponses concrètes aux défis de l’emploi, de l’accès aux services sociaux, de l’assainissement, de la mobilité, de la gestion environnementale ou encore de l’adaptation aux effets du changement climatique. La décentralisation n’est plus appréhendée comme une simple réforme administrative.
Les comparaisons internationales montrent d’ailleurs que les pays ayant poussé le plus loin la décentralisation ont généralement accompagné les transferts de compétences par des organes robustes de financement et par une autonomie décisionnelle réelle des collectivités. À cet égard, le Sénégal est encore confronté à un gros chantier. La proximité institutionnelle ne produit des résultats que lorsqu’elle s’accompagne d’une véritable capacité d’action. Sans ressources suffisantes, sans administrations performantes et sans clarification durable des responsabilités, la décentralisation risque de demeurer une promesse inachevée
Au terme de plus d’un demi-siècle de réformes, une constante s’impose. Chaque étape de la décentralisation sénégalaise a permis d’élargir progressivement les espaces de gouvernance locale, sans résoudre entièrement la question décisive de l’autonomie des collectivités territoriales. De la municipalisation coloniale aux communautés rurales, de la régionalisation à la communalisation intégrale, l’État a continuellement cherché à rapprocher le pouvoir des territoires. Mais le véritable enjeu ne réside plus désormais dans la création de nouvelles structures. Il consiste à faire des collectivités territoriales des institutions pleinement capables de concevoir, financer et conduire leur propre développement.
L’Acte IV apparaît comme un nouveau moment. Il ne sera véritablement porteur de transformation que s’il parvient à dépasser la logique des réformes successives pour engager une mutation qualitative de la gouvernance territoriale. C’est à cette condition que la décentralisation pourra cesser d’être un projet institutionnel perpétuellement recommencé pour devenir enfin l’un des principaux moteurs du développement économique, de l’équité territoriale et de la consolidation démocratique du Sénégal.