Aveux signés, datés et envoyés, de notre chroniqueur Bachir Fofana, est le produit d’une enquête sans précédent sur l’un des dossiers les plus sensibles de ces dernières années : un marché d’électrification rurale de 92 milliards de francs Cfa dont 37 milliards ont été décaissés pour un résultat quasi nul -25 villages électrifiés à la date du 19 décembre 2025 sur 1740 prévus. L’ouvrage met la lumière sur 37 milliards dans les ténèbres, et sonde le système qui a permis ce scandale couvert à ce jour d’impunité quasi totale. Le Quotidien propose ci-dessous quelques «Bonnes feuilles» de l’ouvrage.
Aux origines d’un marché explosif
Les premières années de Macky Sall au pouvoir ont été traversées par une critique récurrente sur la lenteur des procédures et la lourdeur supposée du Code des marchés publics. A force d’entendre que l’Administration et les textes freinaient l’action publique, une conviction s’est progressivement imposée chez les tenants du pouvoir. Il fallait aller plus vite, quitte à bousculer certains garde-fous.
C’est dans ce contexte qu’une inflexion importante est intervenue dans la Commande publique. Par le décret n°2014-1212 du 22 septembre 2014, le Sénégal a introduit et consolidé un mécanisme présenté comme un levier d’efficacité, mais qui allait fortement influencer la trajectoire de l’endettement public. Il s’agit de l’offre spontanée.
(…) Dans un environnement où presque tout est déclaré urgent, cette innovation a produit un effet vicieux. Elle a progressivement relégué au second plan, l’arbitrage des priorités, la hiérarchisation des investissements et, surtout, l’évaluation rigoureuse du coût réel de cette rapidité nouvelle. Du temps a été gagné dans la procédure, mais parfois au prix d’une perte de contrôle sur le contenu des projets, leur montage financier et les engagements futurs de l’Etat.
Sur le papier, l’offre spontanée n’est ni illégitime ni illégale. Et le Sénégal n’est pas le premier pays à l’adopter.
(…) En théorie, une offre spontanée ne peut être acceptée que si elle présente un caractère réellement innovant, si elle débouche sur une mise en concurrence effective et si l’avantage accordé à son initiateur reste strictement encadré. En pratique, le mécanisme opère une inversion silencieuse. L’Etat ne planifie plus, ne sélectionne plus, puis ne recherche plus le financement. Un opérateur, à la limite un courtier en affaires, arrive avec un projet déjà ficelé et son financement, et l’Etat se retrouve à valider un package global, souvent verrouillé à l’avance.
Le risque se matérialise alors. Un projet qui arrive avec son financement impose aussi ses contraintes, ses choix technologiques, ses fournisseurs désignés, ses clauses contractuelles peu négociables, son calendrier dicté par des impératifs externes. La concurrence devient plus formelle que réelle, la comparaison des coûts moins transparente et le prix final, y compris celui du crédit, tend à gonfler.
Plus grave encore, l’offre spontanée tend à transformer des choix de politique publique en décisions de trésorerie. Dans un schéma classique, l’investissement est d’abord un acte prioritaire avant d’être un acte budgétaire. Ici, la logique peut s’inverser. Le projet est retenu parce que le financement est disponible, non parce qu’il est prioritaire ou soutenable. Ce glissement ouvre la voie à une dette qui finance moins le développement que l’urgence politique et l’affichage de résultats rapides. Il n’est pas superflu de lier le service de la dette actuellement à des choix antérieurs, particulièrement au recours massif de l’offre spontanée. En 2026, le service de la dette du Sénégal, principal et intérêts compris, atteindra un niveau record de 6075 milliards de F Cfa selon le document de la Loi de finances initiale (Lfi).
(…) Ainsi, l’offre spontanée peut accélérer l’investissement, mais elle peut aussi accélérer l’endettement, et le rendre plus opaque.
(…) C’est dans ce contexte d’impatience sociale, de charge symbolique élevée et d’enjeu politique majeur qu’a émergé le projet Aser-Aee Power Epc. Tout semblait réuni pour en faire un succès exemplaire, une ambition claire qui consistait à électrifier plus de 1600 villages, un partenaire financier international présenté comme solide et l’urgence de répondre à une ancienne attente dans les campagnes sénégalaises. Rarement un projet d’électrification rurale avait concentré autant d’espoirs.
(…) Le projet a pris forme par une procédure d’offre spontanée. Trois entreprises espagnoles ont été approchées par l’homme d’affaires Saïdou Kane : Eleknor, Tsk et Aee Power Epc. Les deux premières ont décliné la proposition du Sénégalais, notamment en raison de désaccords sur la structuration du projet et la répartition envisagée à hauteur de 60% pour la partie sénégalaise et 40% pour la partie espagnole. Restait Aee Power Epc, représentée par José Ángel González Tausz, qui a accepté le cadre proposé. Ce choix, présenté comme pragmatique, reposait largement sur un argument décisif. Il s’agissait de l’accès à des financements garantis par l’Agence espagnole de crédit à l’exportation, la Cesce.
Pour un projet estimé à un peu plus de 91 milliards de francs Cfa, soit environ 140 millions d’euros, cette garantie était perçue comme un sésame. (…)
Le 22 décembre 2022, le contrat commercial a été signé entre l’Aser et Aee Power Epc. Le marché public a été formalisé bien plus tard, le 23 février 2024, sous le numéro T0296/24-DK. Entre ces deux dates, l’ensemble du processus a été entièrement piloté par Aee Power Sénégal, qui avait signé un protocole d’entente avec la partie espagnole le 16 novembre 2023. (…) Enfin, un engagement tripartite entre Aee Power Epc, Aee Power Sénégal et Aser a même été signé le 25 novembre 2023. (…)
(…) La faille originelle s’est nichée ici. Dans un tel marché, la protection de l’Etat repose sur un pilier fondamental, celui des garanties financières. Or, dans ce dossier, ce pilier s’est révélé fragile, voire défaillant.
Le 18 mars 2024, la Société nationale d’assurances du Sénégal (Sonac) a émis trois cautions pour un montant total de 37 milliards de francs Cfa, soit environ 56 millions d’euros, destinées à couvrir les avances de démarrage et les avances sur dépenses engagées. Sur le papier, le dispositif semblait solide. Dans les faits, il reposait sur une anomalie grave. Ces garanties ont été émises sans paiement préalable des primes d’assurance, en violation de l’article 13 du Code Cima. Une garantie sans prime est juridiquement nulle. Ce qui entraîne la nullité du contrat. Et cette nullité devrait entraîner la nullité du marché.
La situation est devenue plus préoccupante lorsque les primes n’ont été réglées que les 14 et 20 juin 2024, donc après le décaissement de la première avance de démarrage, intervenu le 11 juin. Une circularité troublante est alors apparue. L’argent public destiné à lancer le projet aurait servi, indirectement, à payer les primes des garanties censées protéger cet argent public. (…)
L’engrenage politique - pressions, influences et jeux de pouvoir
Le 2 octobre 2024 est un moment charnière, presque silencieux, dans un dossier appelé à sortir des cercles techniques pour s’imposer dans l’espace public comme dossier politique. Ce jour-là, le Comité de règlement des différends (Crd) de l’Autorité de régulation des marchés publics (Arcop) rend la décision n°107/2024/ARCOP/CRD/DE F, ordonnant la suspension «à titre conservatoire» de l’exécution du marché Aser-Aee Power Epc.
Pour le grand public, l’événement passe presque inaperçu. Il s’agit d’un acte juridique ordinaire, émis par une institution de régulation, rédigé dans un langage technique. Un acte comme en prend presque quotidiennement le Crd de l’Arcop. Pourtant, ses implications sont considérables. Par cette mesure conservatoire, l’Arcop, conformément à ses procédures, n’inflige pas encore une sanction. Elle formule une alerte. Elle valide l’existence de doutes sérieux quant à la régularité du contrat et impose un temps d’arrêt afin d’éviter une dérive potentiellement irréversible.
La logique aurait voulu que cette suspension soit saisie comme une occasion de reprendre la main, de clarifier et sécuriser le projet. Il n’en sera rien. La réaction de l’Aser surprend et inquiète à plus d’un titre. Plutôt que de coopérer pleinement avec le régulateur, l’Aser refuse de répondre aux demandes d’informations de celui-ci et adopte une posture offensive en saisissant la Cour suprême pour demander l’annulation de la décision de suspension. La finalité étant de faire lever la mesure et de rétablir le marché, ce qui revient à consolider, de facto, la position de son cocontractant, Aee Power Epc, qui a disparu avec nos 37 milliards.
Cette attitude est d’autant plus troublante qu’elle intervient après des semaines durant lesquelles l’Aser présentait les difficultés comme un simple différend privé entre Aee Power Epc et son partenaire sénégalais. Dans un contexte marqué par les alertes de la Banque Santander, le 30 septembre 2024, sur l’utilisation des fonds, et par la mise en évidence d’irrégularités par l’Arcop, on pouvait attendre de l’agence un réflexe de prudence, un renforcement du contrôle, voire une prise de distance. Au lieu de cela, l’agence conteste la décision de l’organe censé protéger l’intérêt général. Aux yeux de nombreux observateurs, cette défense du marché brouille les rôles et soulève une question dérangeante. L’Aser défend qui, réellement ?
Lorsque le débat se durcit, la stratégie change. De la diversion, on glisse vers l’intimidation. A l’Assemblée nationale, Thierno Alassane Sall est chahuté, hué, calomnié, voire insulté jusque du haut du pupitre. Des paroles franchissent la ligne rouge lorsque le député Guy Marius Sagna lance à Thierno Alassane Sall : «Tu seras électrocuté par ce dossier (Aser) si tu ne t’en dessaisis pas.»
Le même Guy Marius Sagna qui, deux ans plus tôt, lors de l’installation de la XIVe Législature, avait tristement déshonoré le Sénégal en se mettant debout sur les tables de l’Hémicycle et en arrachant des micros. A lui seul, il illustre ce que le Sénégal de Senghor et Me Lamine Guèye est devenu. Ce à quoi notre Parlement est maintenant réduit. Nous sommes passés d’aristocrates sur le plan intellectuel, comme Fara Ndiaye du Parti démocratique sénégalais (Pds), Abdourahim Agne du Parti socialiste (Ps), Me Ousmane Ngom du Pds, Djibo Ka de l’Union pour le renouveau démocratique (Urd), Moussa Tine de l’Alliance Jëf-Jël…, aux gladiateurs et insulteurs. Et ce n’est pas un problème de Règlement intérieur ni de civisme, mais un simple problème d’éducation. (…)
Pendant que l’agitation médiatique bat son plein sur certains plateaux et sur les réseaux sociaux, Thierno Alassane Sall, lui, poursuit méthodiquement, sans éclat ni précipitation, son travail de contrôle parlementaire. Questions écrites, recoupements documentaires, conférences de presse : le dossier est patiemment décortiqué, pièce par pièce.
Le 16 octobre 2025 marque un basculement. Ce jour-là, le député et non moins président de parti se résout à déposer une plainte contre X au Pool judiciaire financier (PJf), pour des faits susceptibles de relever de détournement de deniers publics, de faux et d’usage de faux. L’effet est immédiat : le vacarme médiatique s’éteint brutalement. La Section de recherches de la Gendarmerie nationale est saisie par un soittransmis du Procureur financier. Le dossier change de nature. Il devient politico-judiciaire. Le 19 décembre 2025, le Directeur général de l’Aser reconnaît qu’à cette date, seuls 25 villages sur les 1740 annoncés ont été électrifiés. Soit 1, 43%. L’écart entre le récit triomphaliste et la réalité est désormais impossible à masquer. Mais n’empêche, l’on va se réfugier confortablement dans une «phase pilote» qui n’existe pas dans le contrat. Et, au milieu de toutes les diversions, des attaques personnelles, des polémiques fabriquées et entretenues volontairement, et de ces mises en service de villages folkloriques, la question initiale réapparaît dans toute sa brutalité : «Où sont nos 37 milliards ?» La question subsidiaire est : «Comment peut-on décaisser 40% de l’enveloppe globale du marché, être à dix-huit (18) mois d’exécution des travaux et réaliser seulement 25 villages, soit 1, 43% ?»
Par ailleurs, un autre acteur politique a eu à subir des pressions politiques dans cette affaire. Il s’agit de Pape Mahawa Diouf, ancien Directeur général de l’Agence sénégalaise de promotion touristique (Aspt) et porte-parole adjoint de l’Alliance pour la République (Apr), qui a écopé d’une condamnation de 15 jours pour «diffusion de fausses nouvelles» pour avoir déclaré dans l’émission télévisée Faram Facce sur la Tfm, que l’argent a été détourné. «37 milliards tracés, sourcés, décaissés, détournés au détriment de centaines de milliers de Sénégalais qui auraient pu en bénéficier dans le cadre de l’électrification rurale [6]», avait-il déclaré. A rappeler que l’Aser réclamait 200 millions de francs Cfa à titre de dommages et intérêts pour les propos jugés diffamatoires. Mais elle sera déboutée de sa demande. (…)
A mesure que la pression politique augmente, une autre ligne de défense se met en place, plus discrète mais tout aussi déterminante : celle des chiffres. Les montants deviennent des arguments, les coûts des paravents, les comparaisons des diversions. On ne répond plus à la question de l’exécution ; on débat du prix. Comme si discuter des milliards pouvait suffire à faire oublier l’absence de résultats. C’est dans cette logique que la question de la surfacturation s’impose non comme un accident, mais comme une fuite en avant.
Médiatisation et bataille de récits
Le 11 juin 2024, Aee Power Epc encaisse 37 milliards de francs Cfa, dans le cadre du contrat n°T0296/24-DK. Sur le papier, ce versement marque un commencement. Dans la logique d’un marché public de cette taille, l’avance de démarrage n’est ni une faveur ni un privilège accordé au titulaire, elle constitue une clé. Une clé censée ouvrir immédiatement les portes de l’exécution concrète, tels l’achat d’équipements, les commandes industrielles, la logistique lourde, la mobilisation des équipes, l’installation des bases-vie, l’affrètement des moyens de transport, le déploiement des ingénieurs et techniciens, la location des engins, ou encore les premières livraisons de matériel. C’est l’instant où le projet doit quitter définitivement le registre des intentions pour entrer dans celui des réalisations visibles. (…)
L’objectif affiché était explicite, puisqu’il s’agissait d’électrifier au moins 600 villages sur les 1600 initialement prévus dès la première année. Par la suite, l’Aser évoquera même un chiffre porté à 1740 villages, sans qu’aucun avenant formellement publié ne vienne étayer cette extension. On donne ainsi l’impression que le périmètre contractuel pourrait s’élargir par simple glissement de langage. Cette inflation des chiffres, loin de rassurer, trouble. L’opinion publique, même sans maîtriser les subtilités du Droit des marchés, comprend une chose élémentaire. Un contrat ne se modifie pas au micro. Une promesse ne devient pas une obligation par répétition. Lorsque les mots changent sans documents à l’appui, le doute s’installe. Car depuis plus d’une année qu’on nous parle de «contrat renégocié avec extension du nombre de villages à électrifier», personne n’est en mesure de voir l’avenant en question. (…)
Lorsque le terrain se tait, les financeurs, eux, parlent. Sans emphase, sans mise en scène, mais avec une fermeté qui ne laisse aucune marge. Face à l’écart abyssal entre promesses et réalité, la Banque Santander adopte la seule posture possible pour un bailleur sérieux. Elle gèle tout nouveau décaissement tant que les 37 milliards ne seront pas justifiés. Elle réclame des preuves tangibles d’exécution, c’est-à-dire bons de commande, procès-verbaux de réception, connaissements, certificats de conformité, attestations de livraison, rapports d’avancement vérifiables. Autrement dit, elle réclame non des discours, mais des pièces. Elle ne réclame pas des intentions, mais des traces matérielles. Le bailleur veut des preuves, et rien que des preuves. Dans une ingénierie financière de cette nature, la règle est simple. La justification des sommes décaissées conditionne tout nouveau décaissement.
Or, au lieu de ces preuves attendues, le dossier bascule dans une dynamique presque inverse. La surexposition médiatique et la bataille des récits prennent le dessus. Les faits deviennent rares, presque secondaires, tandis que les paroles, elles, se multiplient. Les plateaux remplacent les chantiers. Les accusations prennent le pas sur les démonstrations. (…)
Très vite, une autre construction apparaît, selon laquelle Aee Power Sénégal ne serait qu’un «simple sous-traitant» de la partie espagnole, Aee Power Epc. Elle serait un acteur marginal, périphérique, interchangeable, dont on pourrait se détacher au fil des difficultés. D’ailleurs, dans sa lettre en date du 26 décembre 2024, Antonio Sala, Directeur exécutif de la Banque Santander, l’a bien rappelé à Ahmadou Al Amine Lô, alors ministreSecrétaire général du gouvernement. «Il convient de noter, comme précisé lors de l’audience que vous avez bien voulue nous accorder, que la participation de notre banque est le résultat des efforts déployés par le représentant légal d’Aee Power Sénégal S.a., qui est un partenaire privilégié de notre banque à travers des projets au Sénégal et dans la sous-région, qui se déroulent de manière satisfaisante et dans les délais impartis». Un rappel on ne peut plus clair de la relation entre Saïdou Kane et la Banque Santander aussi bien dans notre pays qu’en Afrique.
Dès lors, cette idée de présenter Aee Power Sénégal comme un «simple sous-traitant», commode s’il en est, permet de déplacer les responsabilités, de désigner un coupable local et de préserver l’architecture contractuelle réelle. Mais précisément parce qu’elle est commode, elle ne résiste pas longtemps aux documents.
La réalité documentaire raconte une tout autre histoire. Aee Power Sénégal n’est pas un figurant. C’est l’acteur principal de la construction du marché. Elle est la pièce maîtresse de tout ce puzzle. Le 29 février 2024, c’est elle qui donne instruction, par ordre de virement à Orabank, de régler la somme de 91 883 980 francs Cfa à l’Arcop, correspondant à la redevance de 1% légalement exigible pour tous les marchés publics au Sénégal. Cet acte engage financièrement celui qui l’accomplit. Il atteste d’une reconnaissance pleine et entière du marché et de ses obligations réglementaires. Un véritable sous-traitant, au sens strict du terme, n’assume pas ce type de charge générale liée à la commande publique. Il exécute, et ne porte aucunement l’architecture administrative du marché. (…)
Au total, 181 millions de francs Cfa ont été payés à la Consultante désignée par la Dcmp et pour le paiement de la redevance à l’Arcop, par Saïdou Kane. Ces montants traduisent un engagement direct, personnel dans la constitution même du marché. Ils disent une chose essentielle. Le marché ne s’est pas bâti contre la partie sénégalaise, ni sans elle, mais avec elle, à partir d’elle, et largement par ses actes. La thèse du «sous-traitant interchangeable» se fissure à mesure que les pièces s’accumulent, jusqu’à perdre sa consistance.
erdre sa consistance. A cette construction fragile, s’ajoute un autre récit, selon lequel le marché aurait été frauduleusement enregistré sans paiement des droits y afférents. Là encore, l’argument choque, car il est simple et brutal. Mais il ne résiste pas à l’examen. D’abord parce que, dans une telle hypothèse, la responsabilité incomberait à l’administration fiscale, non au demandeur. Ensuite, parce que les faits sont documentés.
Par courrier n°0000307/MFB/CAB/CTMT en date du 5 mars 2024, le ministre feu Mamadou Moustapha Ba répond favorablement à la demande d’exonération introduite par Aee Power Sénégal. Il précise explicitement que cette exonération est accordée «à titre exceptionnel, des droits et titres audit marché (y compris les droits d’enregistrement) en raison de l’importance stratégique du projet». Il ne s’agit ni d’une omission ni d’une manœuvre clandestine, mais d’une décision administrative, voire politique assumée, formalisée et signée au plus haut niveau de l’Etat. Mieux, dans une lettre signée de Jean-Michel Sène luimême, et en date du 21 août 2025, l’Aser a transmis la correspondance signée par le ministre des Finances à Aee Power Epc, en lui rappelant que «les droits et taxes applicables à ce marché (y compris les droits d’enregistrement) sont exemptés». (…)
Pendant que ces récits circulent, une question demeure, lancinante : «Où sont passés nos 37 milliards ?» A force d’être posée, elle a cessé d’être une simple interpellation citoyenne. Elle est devenue un soupçon partagé.
Ce soupçon trouve un écho particulier dans une déclaration de Jean-Michel Sène, lors de l’émission Face à MNF sur 7Tv, le 7 aout 2025. Il affirme : «Je n’ai pas encaissé l’argent. C’est Aee Power Epc qui l’a encaissé. C’est donc à elle qu’il faut demander où est passé l’argent [9]».
La phrase, loin de clarifier, produit l’effet inverse. Elle résonne comme une fuite en avant de Jean-Michel Sène. Pour l’opinion, le raisonnement est simple. L’Aser contracte, l’Aser déclenche les décaissements, l’Aser supervise l’exécution. Lorsque des dizaines de milliards quittent les caisses publiques, l’Aser rend des comptes. (…)
Il ne s’agit pas seulement de lignes budgétaires en attente. Il s’agit de villages et de contrées entières. Il s’agit d’écoles qui ferment tôt faute de lumière. Il s’agit de postes de santé qui travaillent à la lampe torche. Il s’agit de femmes qui accouchent sans équipements fiables, dans des conditions qui ne respectent pas la dignité humaine. Il s’agit d’élèves qui révisent à la bougie ou autour d’un feu de bois. L’électricité, ici, n’est pas un concept abstrait. Elle est une promesse de vie digne. (…)