À quelques jours de la Tabaski 2026, les foirails de Keur Massar, Rufisque et plusieurs points de vente de la banlieue dakaroise commencent progressivement à se remplir. Entre les bêlements des moutons, l’odeur du foin, les va‐et‐vient des camions et la poussière soulevée par les acheteurs, vendeurs et éleveurs tentent de sauver une campagne marquée par une flambée du prix de l’aliment de bétail, une hausse du coût des moutons et un pouvoir d’achat jugé faible par de nombreux Sénégalais.
Lors d’une récente visite au foirail de Dahra Djoloff, dans le département de Linguère, Dr Mabouba Diagne, ministre de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Élevage, a tenté de rassurer les acteurs du secteur sur la disponibilité du cheptel pour la Tabaski 2026.
« Nous sommes à J11 de la Tabaski. Le nombre de moutons qui ont quitté Dahra pour ravitailler Dakar, Thiès, Kaolack, Saint-Louis, Touba, Missirah, Sédhiou, Ziguinchor, Gossas, Mbour, Fatick, Passy ainsi que la Gambie tourne autour de 47 322 béliers », a‐t‐il déclaré
Le ministre a également salué « l’excellent travail » des éleveurs sénégalais, rappelant que le secteur de l’élevage injecte « plus de 1 000 milliards de francs CFA dans l’économie nationale chaque année ».
« Avec le soutien du président de la République, du Premier ministre, du président de l’Assemblée nationale et les éleveurs, nous relèverons le défi des 900 000 moutons afin de compléter les deux millions de moutons nécessaires pour la Tabaski 2026 », a assuré le ministre.
Face aux nombreuses plaintes liées à la cherté de l’aliment de bétail, Dr Mabouba Diagne a annoncé un programme de développement de cultures fourragères.
« Cinq mille hectares de cultures fourragères, à raison de 20 tonnes à l’hectare, cela représente 100 000 tonnes. Prions que Dieu fasse que nous réussissions ce programme », a déclaré le ministre Dr Mabouba Diagne.
Au foirail de Keur Massar, Ousseynou Ka suit cette campagne avec beaucoup de prudence. Originaire du village de Ndioulo, dans la région de Diourbel, il fréquente le daaral de Keur Massar depuis plusieurs années. Comme beaucoup de commerçants, il sillonne les villages pour acheter des moutons avant de les acheminer vers Dakar. Assis sous une tente de fortune, entouré de dizaines de moutons attachés à des piquets, le vendeur ne cache pas son in‐ quiétude face à la rareté des clients cette année. « Nous sommes à moins de dix jours de la Tabaski. L’affluence des clients ne se ressent pas encore comme l’année dernière. À cette période, l’an dernier, j’avais presque vendu deux camions de moutons. Cette année, ce n’est pas le même rythme », regrette‐t‐il.
Selon lui, cette situation s’explique en grande partie par la hausse généralisée des prix, notamment celle de l’aliment de bétail. « Certes les moutons sont chers, mais le foin aussi coûte cher », insiste‐t‐il. Malgré ces difficultés, Ousseynou Ka affirme continuer à vendre progressivement ses animaux. Cette année, il dit avoir déjà acheminé deux camions de moutons vers Keur Massar. « Par la grâce de Dieu, ça avance quand même. Je vends. Les prix varient. Le plus petit mouton coûte 130 000 francs CFA. Il y en a à 190 000 francs aussi. Mais pour le moment, ce sont surtout les moutons à 140 000 francs qui sont les plus sollicités », explique‐t‐il. Dans son parc, la majorité des animaux proposés sont des moutons ordinaires, plus accessibles aux ménages modestes. Toutefois, il dispose aussi de quelques races plus recherchées comme les « Azawats » ou les « Toulabires ».
Pour lui, la concurrence avec les vendeurs spécialisés dans les moutons de race ne constitue pas une menace particulière. « Cela dépend de la poche du client. Quelqu’un peut venir avec l’envie d’acheter un mouton de race, mais finalement son budget ne le lui permet pas. Dans ce cas, il revient vers nous pour acheter des moutons ordinaires », soutient‐il.
Au‐delà des ventes, Ousseynou Ka attire aussi l’attention sur les difficultés rencontrées dans les foirails. Il évoque notamment le manque d’espace, l’absence de toilettes et les problèmes d’approvisionnement en eau. « Nous sollicitons plus d’espace pour éviter les encombrements. Il y a aussi le manque de toilettes. Elles sont indispensables. sans oublier les problèmes d’eau qui reviennent souvent durant les derniers jours avant la Tabaski », déplore‐t‐il. Concernant la sécurité, particulièrement sensible en période de Tabaski avec les risques de vol de bétail, il est rassuré par le dispositif déployé à Keur Massar.
Même constat chez Khalifa Babacar Ba, plus connu sous le nom de Ardo. Éleveur de moutons de race, il a décidé cette année de quitter Zac Mbao pour installer son opération de Tabaski à Keur Massar. Dans son enclos, plusieurs moutons soigneusement entretenus attirent les visiteurs. L’homme revendique une spécialisation dans les moutons de race ainsi que dans les animaux élevés dans son propre en‐ clos. « Je vends des moutons de race, « Azawat » et des moutons que j’ai élevés moi-même. Je propose des moutons déjà préparés », explique-t-il. Selon lui, Keur Massar représente aujourd’hui un marché plus avantageux que Zac Mbao. « Chaque année, je faisais mes opérations à Zac Mbao. Mais cette année, j’ai décidé de venir à Keur Massar parce qu’il y a plus de clients ici. C’est un carrefour. Les habitants d’autres localités passent ici et peuvent acheter en cours de route », analyse‐ t‐il. Il ajoute que certains clients viennent également acheter des moutons pour d’autres cérémonies familiales.
Chez Ardo, les prix sont naturellement plus élevés en raison de la qualité des animaux et des coûts d’entretien. « Si vous avez au minimum 225 000 francs CFA, vous pouvez avoir un mouton chez moi », affirme‐t‐il Derrière cette apparence de prospérité, l’éleveur décrit une réalité économique difficile.
« Ce qu’on dépense dans le traitement, la préparation et l’alimentation ne nous permet pas de récupérer tout ce qu’on investit. Mais l’élevage est un métier pour nous. Nous le faisons par amour », confie‐t‐il. Au‐delà de la passion, il considère également le bétail comme une forme d’épargne.« C’est aussi une manière de garder notre argent. En cas d’urgence ou de besoin, le bétail devient une garantie pour nous », explique‐t‐il.
Comme plusieurs autres éleveurs, il insiste sur la hausse vertigineuse des prix du foin et du corail.
« Dans mon entrepôt, avec plus d’une dizaine de moutons, ils consomment au minimum 6 000 francs CFA d’aliment par jour. Imaginez si vous les élevez pendant huit mois. Est-ce qu’on peut réellement s’en sortir ? », s’interroge‐t‐il.
« Le sac de foin est consommé par dix moutons en deux jours. Et ce sac coûte aujourd’hui entre 7 500 et 8 000 francs CFA. Le ripasse, issu du corail venant du Mali, coûtait auparavant 9 000 francs CFA. Ensuite il est monté à 14 000 francs et maintenant il coûte 20 000 francs CFA », ajoute‐t‐il. Face à cette situation, Ardo lance un appel pressant aux autorités sénégalaises.« Les prix des aliments sont exorbitants. C’est trop cher. Nous demandons aux autorités de nous aider », plaide‐t‐il.
Sur le plan sécuritaire, il salue également le dispositif mis en place. « Ici, la sécurité est rassurante. La LGI de Mbao est présente. Il est même interdit à toute personne qui achète un mouton de passer par la forêt avec l’animal. Le pointage est assuré jour et nuit et l’éclairage aussi », indique‐t‐il. Toutefois, lui aussi regrette le manque de toilettes dans la zone. « Notre problème ici, c’est l’absence de toilettes. Nous sommes parfois obligés d’aller dans la forêt pour faire nos besoins », dénonce‐t‐il.
Ardo insiste également sur le suivi vétérinaire assuré dans les foirails afin de rassurer les consommateurs sur l’état sanitaire des animaux. « Il y a un collectif vétérinaire qui passe presque chaque jour pour vérifier l’état de santé des moutons. Ils demandent leur provenance, le nombre d’entrées et de sorties et examinent les animaux. Leur diagnostic est gratuit », précise‐t‐il.
À Rufisque également, les vendeurs ressentent le ralentissement du marché. Samba Djouldé, originaire du Daara Djolof pour participer aux opérations de Tabaski, n’a même pas le temps de répondre à nos questions ; mais partage les mêmes inquiétudes. « Pour le moment, j’ai amené un camion », indique‐t‐il. Comme plusieurs commerçants sénégalais, il achetait auparavant des moutons auprès de vendeurs maliens et mauritaniens. « Avant, j’achetais aussi auprès des Maliens et des Mauritaniens pour revendre », explique‐t‐il. Mais cette année, la situation sécuritaire au Mali suscite des inquiétudes sur l’arrivée des trou‐ peaux maliens. « L’année dernière à cette période, les camions maliens étaient déjà présents. Mais aujourd’hui, avec le conflit entre le gouvernement malien et les djihadistes, je suis dubitatif sur leur présence cette année », confie‐t‐il. Selon lui, le nombre de moutons actuellement disponibles sur le territoire pourrait ne pas suffire à couvrir toute la demande. « Je pense que le nombre de moutons présents dans le pays n’est pas suffisant», alerte‐t‐il. Comme les autres vendeurs, il pointe du doigt le coût élevé de l’aliment de bétail
« Si les moutons sont chers, c’est parce que l’aliment de bétail coûte extrêmement cher. Tous les produits ont augmenté », affirme‐t‐il. Dans son parc, les prix oscillent entre 120 000 et 240 000 francs CFA.
« Les clients viennent petit à petit. Mais je pense que c’est la situation actuelle du pays et le pouvoir d’achat qui font défaut », analyse Samba Djouldé.
Malgré les difficultés, il garde espoir pour les derniers jours précédant la fête. « La vie est dure. Mais je reste optimiste. Je pense que les clients viendront », dit‐il. Du côté des vendeurs de foin et d’aliments de bétail, la hausse des prix est également justifiée par le coût d’approvisionnement
Alkaly, vendeur de foin, explique qu’il n’est qu’un simple revendeur. « Ce sont les propriétaires de camions ou parfois des grossistes qui nous les vendent. Nous achetons les sacs entre 6 500 et 7 000 francs CFA et nous sommes obligés de les revendre à 7 500 francs CFA pour nous en sortir. Parfois, avec la livraison, cela revient à 8 000 francs CFA », ajoute‐t‐il.
Même constat chez Alpha Diallo, vendeur d’aliments de bétail. « Tous les prix sont en hausse. Le sac de FKS qui coûtait 7 500 francs CFA est maintenant à 10 000 francs CFA. Le sac de Jarga qui coûtait 9 000 francs CFA est aujourd’hui à 13 000 francs CFA », souffle‐t‐il. Face à cette situation, plusieurs clients expriment également leur inquiétude.
Au foirail de Rufisque, Pape Wade dit être venu chercher un mouton pour sa famille, mais juge les prix excessifs. « Je suis venu à Rufisque pour trouver un mouton. Mais d’après ce que j’ai constaté, les prix sont élevés. Pour avoir un mouton, il faut au minimum plus de 100 000 francs CFA. Et parfois ce sont de très petits moutons », se désole‐t‐il.
Même frustration chez Lamine Dieng, qui es‐ time que les vendeurs devraient tenir compte des difficultés économiques des ménages. « La situation actuelle du pays devrait être prise en compte. Nous n’achetons pas seulement le mouton. Il y a aussi l’habillement des enfants, les condiments, les pommes de terre, les oignons et beaucoup d’autres dépenses. Vraiment, les prix sont chers », déplore‐t‐il.
Malgré tout, certains clients préfèrent retenir l’aspect religieux et spirituel de la fête. C’est le cas de Yaye Aminata rencontrée dans un foirail.. « Certes les prix sont chers, mais heureusement j’ai trouvé un mouton pour ma famille. Je rends grâce à Dieu. L’essentiel, c’est d’honorer le sacrifice », confie‐t‐elle.
À Keur Massar comme à Rufisque, la campagne de Tabaski 2026 se déroule donc entre in‐ quiétudes, difficultés économiques et espoir. Vendeurs confrontés à la hausse des coûts, clients éprouvés par la baisse du pouvoir d’achat et autorités appelées à soutenir davantage le secteur, tous espèrent une amélioration des ventes dans les derniers jours précédant la fête.