À la lumière des récents chiffres de la Gendarmerie nationale sur la migration irrégulière, le sociologue Aly Tandian, président de l’Observatoire sénégalais des migrations, appelle à une lecture prudente et contextualisée du phénomène. Il souligne que les départs s’inscrivent dans une dynamique saisonnière relativement stable et que les statistiques ne rendent pas toujours compte de la complexité des mobilités. Relevant le décalage entre les politiques publiques et les projets migratoires, il s’interroge également sur les accords conclus avec l’Espagne, tout en rappelant que l’Afrique ne saurait être réduite à un simple espace de gestion externalisée des migrations.
Que disent ces chiffres ? Le phénomène de l'émigration irrégulière est-il en progression malgré les mesures ?
L'analyse des statistiques relatives à la migration irrégulière au départ du Sénégal nécessite une approche prudente et contextualisée. En effet, les chiffres souvent relayés dans l'espace public ne reflètent pas toujours la complexité des dynamiques migratoires à l'œuvre.
Premièrement, les candidats au départ ne sont pas exclusivement sénégalais. Le Sénégal est devenu un espace de transit et de départ pour des migrants originaires de plusieurs pays ouestafricains, notamment la Guinée, la Gambie, la Guinée-Bissau, le Nigéria, la Côte d'Ivoire, le Ghana et le Burkina Faso. À ces nationalités s'ajoutent désormais des migrants venus de régions plus éloignées telles que la Somalie, le Pakistan ou le Bangladesh. Cette diversification des profils relativise l'interprétation des statistiques associant systématiquement les départs irréguliers aux seuls jeunes Sénégalais.
Deuxièmement, il convient de distinguer les lieux d'origine des migrants des lieux effectifs de départ des embarcations. Les campagnes de sensibilisation sont généralement concentrées dans les zones côtières identifiées comme points de départ des pirogues, alors que de nombreux candidats proviennent d'autres régions du Sénégal ou d'autres pays de la sous-région. Cette confusion entre espaces d'origine et espaces de départ limite l'efficacité des stratégies de prévention.
Troisièmement, les départs répondent à une logique saisonnière relativement stable. Les pics observés coïncident régulièrement avec les périodes où les conditions météorologiques sont favorables à la traversée de l'Atlantique. Entre mai et octobre, et particulièrement en juin, juillet et septembre, la mer est généralement plus clémente et les vents plus propices à la navigation. Cette prévisibilité démontre que les départs sont aussi influencés par des facteurs environnementaux qui devraient être davantage intégrés dans les politiques de surveillance et de prévention.
Par ailleurs, certaines périodes festives et religieuses, notamment après la Korité, la Tabaski ou l'Achoura, constituent souvent des moments de recrudescence des départs. Ces temporalités sociales s'articulent avec les stratégies familiales et économiques des migrants, montrant que les décisions de départ s'inscrivent dans des calendriers sociaux bien identifiés.
Parfois, les départs s'intensifient même après l’annonce de grands projets gouvernementaux pour maintenir les éventuels candidats. Comment expliquer cette situation ?
L'un des constats les plus significatifs demeure cependant le décalage entre le temps des politiques publiques et celui des projets migratoires. Les annonces gouvernementales relatives à l'emploi des jeunes, à l'entrepreneuriat, à l'agriculture, à l'innovation ou à l'éducation semblent avoir un impact limité sur les décisions de départ. Les projets migratoires se construisent souvent sur le long terme, dans un contexte marqué par des aspirations de mobilité sociale, des réseaux migratoires consolidés et une perte progressive de confiance dans la capacité des politiques publiques à produire des changements rapides et tangibles. Dans certains cas, les départs s'intensifient même après de grandes annonces politiques, traduisant un scepticisme croissant de nombreux jeunes et de leurs familles à l'égard des promesses institutionnelles.
Ainsi, la faiblesse des réponses politiques sénégalaises réside moins dans l'absence d'initiatives que dans leur incapacité à répondre à l'urgence sociale ressentie par les candidats à la migration. Les dispositifs d'emploi, de formation ou de financement demeurent souvent insuffisants, peu accessibles ou déconnectés des attentes réelles des populations concernées. Le temps nécessaire à la mise en œuvre et à la production de résultats contraste fortement avec l'immédiateté des besoins économiques et sociaux des jeunes.
En définitive, l'émigration irrégulière est aujourd'hui un phénomène structurel qui continue de progresser malgré les mesures mises en place. Sa visibilité médiatique varie cependant selon les circonstances. Elle devient particulièrement forte lors des naufrages ou des accidents en mer, donnant parfois l'impression d'une recrudescence soudaine du phénomène, alors que les départs se poursuivent en réalité de manière continue. Cette situation souligne la nécessité de dépasser les lectures conjoncturelles et sécuritaires pour appréhender la migration irrégulière comme une composante durable des dynamiques sociales, économiques et territoriales contemporaines en Afrique de l'Ouest.
Existe-t-il des alternatives crédibles au phénomène surtout par rapport à l'emploi des jeunes et à l'insertion socioprofessionnelle ?
Face à la recrudescence de la migration irrégulière des jeunes, l'État sénégalais a progressivement mis en place plusieurs dispositifs visant à promouvoir l'emploi, l'entrepreneuriat et l'insertion socioprofessionnelle. Parmi les principales initiatives figurent le financement de l'entrepreneuriat des jeunes à travers la Délégation à l'Entrepreneuriat Rapide des Femmes et des Jeunes (DER/FJ), le développement de la formation professionnelle par le 3FPT, les mécanismes d'accompagnement de l'ANPEJ ainsi que les Pôles Emploi-Entrepreneuriat. À cela s'ajoute la promotion de l'économie numérique et des métiers du digital présentés comme des secteurs d'avenir capables d'offrir des opportunités aux jeunes Sénégalais.
Ces programmes témoignent d'une volonté politique de proposer des alternatives à l'émigration irrégulière. Toutefois, leur impact demeure limité au regard de l'ampleur du phénomène migratoire. Malgré la multiplication des structures et des programmes, les départs clandestins vers l'Europe continuent d'augmenter, révélant un décalage important entre les politiques publiques et les aspirations des jeunes.
Donc les programmes jusque-là mis en place par les autorités pour contrer le phénomène présentent des limites. Quelles sont ces faiblesses ?
La première faiblesse réside dans la fragmentation institutionnelle des interventions. Plusieurs organismes interviennent simultanément dans les domaines de l'emploi et de l'entrepreneuriat sans toujours assurer une coordination efficace. Cette dispersion des ressources entraîne parfois des chevauchements de compétences, des lenteurs administratives et une faible lisibilité des dispositifs pour les bénéficiaires.
La deuxième limite concerne la faiblesse des résultats en matière de création d'emplois durables. Les programmes soutiennent davantage l'auto-emploi et les microprojets que la création d'emplois salariés stables. Or, dans un contexte marqué par une forte croissance démographique et l'arrivée annuelle de milliers de jeunes sur le marché du travail, les initiatives existantes restent insuffisantes pour absorber la demande sociale. Beaucoup de projets financés demeurent fragiles, confrontés à des difficultés de financement complémentaire, d'accès aux marchés et de pérennisation économique
Par ailleurs, les politiques publiques continuent de privilégier une approche essentiellement économique de la migration irrégulière. Elles reposent sur l'hypothèse selon laquelle l'emploi suffirait à dissuader les départs. Pourtant, les recherches sociologiques montrent que la migration est également motivée par des facteurs symboliques et sociaux : recherche de reconnaissance, désir d'autonomie, pression familiale, influence des réseaux migratoires et valorisation sociale de la réussite à l'étranger. Les politiques actuelles peinent ainsi à prendre en compte cette dimension subjective des projets migratoires
Une autre faiblesse réside dans le caractère souvent conjoncturel et dépendant de financements extérieurs de nombreuses initiatives. Une part importante des programmes de lutte contre la migration irrégulière est financée par les partenaires internationaux, notamment l'Union européenne. Cette situation pose la question de la durabilité des actions engagées et de leur réelle appropriation par les institutions nationales.
En outre, les politiques de sensibilisation aux risques de la migration irrégulière montrent leurs limites. Les campagnes de communication mettant en avant les dangers de la traversée maritime n'ont qu'un impact relatif sur les jeunes qui, confrontés au chômage, à la précarité ou à l'absence de perspectives, considèrent souvent le risque migratoire comme acceptable face aux difficultés vécues au quotidien
Enfin, la faiblesse de l'industrialisation, les inégalités territoriales persistantes et la concentration des opportunités économiques dans quelques centres urbains limitent considérablement l'efficacité des politiques d'insertion. Dans de nombreuses zones rurales ou périphériques, les jeunes continuent de percevoir la migration comme la seule stratégie crédible de mobilité sociale. La lutte contre la migration irrégulière ne peut se réduire à des programmes d'emploi ou à des campagnes de sensibilisation. Elle nécessite une transformation structurelle de l'économie, une meilleure valorisation des territoires de départ, la création d'emplois décents et durables, ainsi qu'une plus grande implication des jeunes dans l'élaboration des politiques publiques. En l'absence de telles réformes, les alternatives proposées risquent de demeurer insuffisantes face à la force des dynamiques migratoires qui traversent la société sénégalaise.
Les contrats saisonniers signés avec le gouvernement espagnol, dans le cadre de la migration circulaire, sont ils des réponses adéquates ?
C’est un peu triste de voir des populations sénégalaises être réduites en simples ouvriers agricoles. On ne demande pas de la dégénérescence des savoirs et des frustrations lorsque l’on transforme des personnes qualifiées en ouvriers agricoles. Je pense que les contrats saisonniers signés avec le gouvernement espagnol sont loin d’être des réponses adéquates. Bien au contraire, c’est une démarche à l’image de la récente régularisation de migrants qui ne peut pas être analysée sous l’angle de l’humanitaire. L'Espagne connaît une très faible natalité et un vieillissement rapide de sa population. Le nombre de retraités augmente alors que la population active progresse moins vite. Le gouvernement estime que l'immigration est indispensable pour maintenir le marché du travail, financer les retraites et préserver l'État-providence.
Comme l'a affirmé Pedro Sánchez, l'Espagne se trouve à un « carrefour démographique » et a besoin de migrants pour soutenir sa croissance économique et son système social. De nombreux secteurs souffrent d'un manque chronique de travailleurs, c’est le cas de l’agriculture, des BTP, du tourisme et hôtellerie, du transport et logistique ainsi que de l’aide à domicile et soins aux personnes âgées.
Selon plusieurs estimations, des centaines de milliers de personnes vivent déjà en situation irrégulière en Espagne. Pour le gouvernement, maintenir durablement une telle population dans l'illégalité crée davantage de problèmes sociaux et administratifs que de solutions. La régularisation est donc présentée comme un instrument de gestion pragmatique des migrations. Alors que plusieurs pays européens renforcent les contrôles et limitent l'immigration, l'Espagne défend une approche davantage centrée sur l'intégration et les besoins économiques.
Certains pays européens signent avec des pays africains pour le rapatriement ou la construction de centres de détention dans d'autres espaces qu'en pensez-vous ?
L'intensification des accords migratoires entre certains pays occidentaux et des États africains s'inscrit dans une dynamique croissante d'externalisation des politiques migratoires. À travers ces mécanismes, plusieurs États européens et nord-américains cherchent à transférer une partie de la gestion des flux migratoires, de l'asile ou du retour des migrants vers des pays tiers situés en dehors de leurs frontières. Les initiatives impliquant le Rwanda dans l'accueil de migrants redirigés depuis l'Europe, ainsi que les discussions récentes concernant l'accueil de personnes expulsées des États-Unis vers le Ghana, illustrent cette tendance à la délocalisation du contrôle migratoire
Ces évolutions soulèvent des interrogations fondamentales quant à la souveraineté migratoire des États africains et à la place du continent dans la gouvernance mondiale des migrations. En acceptant individuellement des accords de relocalisation ou de rétention de populations migrantes, certains États africains s'insèrent dans des logiques définies principalement par les priorités sécuritaires des pays de destination. Cette situation interroge non seulement les implications politiques et éthiques de tels partenariats, mais également leurs conséquences sur les dynamiques régionales d'intégration et de solidarité.
Le cas du Ghana met en lumière les limites d'une approche essentiellement nationale de ces enjeux. Alors même que l'Afrique de l'Ouest dispose d'institutions régionales fortes et d'une longue tradition de libre circulation au sein de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, les décisions relatives à l'accueil de populations expulsées ont été envisagées sans véritable concertation régionale. Cette absence de coordination risque d'affaiblir la capacité des États africains à défendre collectivement leurs intérêts face à des partenaires disposant d'un pouvoir de négociation plus important.
Au-delà de la question des accords bilatéraux, le principal risque réside dans la transformation progressive de certains territoires africains en espaces d'externalisation des frontières des pays du Nord, voire en zones tampons destinées à accueillir des populations dont la présence résulte avant tout des politiques restrictives mises en œuvre ailleurs. Une telle évolution pourrait contribuer à déplacer vers l'Afrique la gestion des conséquences des crises migratoires internationales sans pour autant s'attaquer aux causes profondes des mobilités contemporaines
L'Afrique ne doit-elle pas avoir une réponse globale face à la crise migratoire ?
Dans ce contexte, une réponse africaine concertée apparaît de plus en plus nécessaire. Celle-ci devrait reposer sur la défense des droits fondamentaux des migrants, le renforcement de la coopération régionale et continentale, ainsi que sur une participation plus active de l'Afrique aux négociations internationales relatives aux migrations. Une gouvernance migratoire fondée sur la concertation entre les États, les organisations régionales et l'Union africaine permettrait de mieux préserver les intérêts du continent tout en consolidant les acquis de l'intégration régionale.
En définitive, l'Afrique ne peut être réduite à un simple espace de gestion externalisée des migrations internationales. En tant que continent historiquement marqué par les mobilités, les échanges et les dynamiques d'intégration, elle dispose des ressources politiques et institutionnelles nécessaires pour élaborer une vision commune des migrations. La crise migratoire contemporaine appelle ainsi moins à la délégation des responsabilités qu'à la construction d'une gouvernance fondée sur le partage des responsabilités, la solidarité internationale et le respect de la souveraineté des États africains. Une telle approche permettrait à l'Afrique de s'affirmer comme un acteur central de la gouvernance mondiale des migrations plutôt que comme un simple réceptacle des politiques élaborées ailleurs.