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ASER-AEE Power, la justice espagnole livre les preuves que Dakar n'a pas voulu chercher
Deux ans après le décaissement de 37 milliards de francs CFA pour électrifier 1 600 villages, Thierno Alassane Sall a produit vendredi les relevés de Banco Santander, retraçant la dispersion des fonds vers une dizaine de pays
 
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  • https://www.youtube.com/watch?v=Y8y8hhB0Ntc

(SenePlus) - Un compte bancaire qui passe de 22 020 euros à près de 56 millions d'euros en une seule journée, puis revient à 1 346 euros vingt mois plus tard. C'est le fil directeur des relevés de Banco Santander que le président de la République des Valeurs, Thierno Alassane Sall (TAS), a rendus publics vendredi 12 juin 2026 lors d'une conférence de presse tenue à Dakar. Des documents transmis par la justice espagnole dans le cadre d'une procédure judiciaire en cours, enregistrée sous la référence Diligencias previas n°140/2026.

Le projet en question concerne l'électrification rurale de 1 600 villages dans cinq régions du Sénégal, confié à la société espagnole AEE Power EPC et financé à hauteur de 140 millions d'euros par un prêt garanti par l'État sénégalais, acheminé via la banque espagnole Santander avec la garantie de la CESCE, l'organisme espagnol de crédit à l'exportation.

37 milliards en 48 jours

Le 11 juin 2024, trois virements successifs crédités par Banco Santander portent le solde du compte d'AEE Power EPC à environ 56 millions d'euros — soit approximativement 37 milliards de francs CFA — décomposés en avance de démarrage (18,4 Mds FCFA), avance sur dépenses engagées (15,3 Mds) et crédit commercial (3,1 Mds). La veille, le compte ne contenait que 22 020 euros, soit quelque 14,4 millions de francs CFA.

Dès le lendemain, 12 juin 2024, les fonds commencent à quitter le compte à toute allure. En 48 jours, au 29 juillet 2024, il ne reste plus que l'équivalent de 6,6 milliards de francs CFA. Au 27 février 2026, date à laquelle le compte a été examiné par la justice espagnole, le solde s'établit à 1 346 euros, soit environ 883 000 francs CFA.

Selon les relevés présentés par TAS, les fonds n'ont pas transité vers des fournisseurs de matériel électrique ni vers des entreprises de travaux publics au Sénégal. Ils se sont dispersés en 139 virements vers des comptes en Espagne (9 milliards FCFA), vers trois entités liées à AEE Power au Sénégal — Sonac, AEP Suarl et Dakar Énergie Project — (environ 7 milliards FCFA), vers un fournisseur chinois de câbles électriques (716 millions FCFA, seule dépense directement rattachable au projet), et vers des comptes en Côte d'Ivoire (332 millions), au Togo (25 millions), au Kenya (6,6 millions), en Tunisie (4,7 millions) et en Égypte (9,8 millions). Environ 12,7 milliards de francs CFA ont en outre été acheminés vers des comptes de transit internes à AEE Power, dont les bénéficiaires finaux restent à identifier.

Le 17 juillet 2024, 851 755 euros — soit environ 5,6 milliards de francs CFA — ont par ailleurs été convertis en devises sans qu'aucun bénéficiaire ne soit identifié dans les documents de la banque. TAS y voit une opération conçue pour faire perdre la trace de l'argent.

La Sonac, garantie payée avec les fonds garantis

Un point retient particulièrement l'attention du député : les paiements effectués au profit de la Sonac, la Société nationale d'assurance du crédit et du cautionnement, à hauteur de 5,1 milliards de francs CFA en six virements, les 14 et 20 juin 2024, soit trois à neuf jours après le décaissement.

Les relevés bancaires confirment que ces primes de garantie ont été réglées avec l'argent même qu'elles étaient censées couvrir. « On ne peut garantir la restitution d'une avance avec l'argent de cette même avance », a martelé TAS, rappelant que l'ARCOP avait explicitement conditionné la validité des cautions au paiement des primes avant tout décaissement. Ce montage, selon lui, « constitue un détournement ».

La question du double paiement des garanties — une première série le 14 juin, une seconde le 20 juin sur les mêmes références de factures — demeure sans explication. TAS a demandé publiquement où est passé le trop-perçu.

L'État sénégalais en accusation

Thierno Alassane Sall a retracé la chronologie des alertes ignorées : une question écrite adressée au ministre des finances le 12 juin 2025, restée sans réponse ; une plainte déposée au Pôle judiciaire financier (PJF) le 16 octobre 2025 ; puis une saisine de la justice espagnole le 23 janvier 2026. En un mois, la justice espagnole avait déclaré la plainte recevable et mis en demeure AEE Power EPC et Banco Santander. Le PJF, lui, n'a à ce jour interpellé ni arrêté personne.

Selon TAS, Banco Santander avait elle-même alerté les autorités sénégalaises dès le 5 septembre 2024 sur de possibles détournements. La Cour suprême du Sénégal avait également évoqué dans une décision du 21 novembre 2024 « des soupçons de prévarication ». En décembre 2024, l'actuel Premier ministre, alors secrétaire général du gouvernement, aurait reçu des représentants de Banco Santander et de la CESCE, avant de chercher, selon le député, à obtenir la levée de la suspension des décaissements plutôt que d'actionner les garanties contre AEE Power EPC.

Le responsable de la société espagnole, José Angel González Touché, est introuvable — signalé tantôt en Grèce, tantôt au Maroc — et n'aurait pas répondu aux convocations des autorités espagnoles. « L'inaction des autorités sénégalaises s'apparente à une complicité consciente et délibérée », a déclaré TAS, interpellant directement le président Bassirou Diomaye Faye : « Il sait. Il est plus informé que moi. »

TAS a annoncé qu'il transmettrait dès lundi les documents obtenus de la justice espagnole au Pôle judiciaire financier pour compléter le dossier déposé en octobre 2025.

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