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Par l'éditorialiste de SenePlus, C. Tidiane Sow
Les hommes des circonstances
EXCLUSIF SENEPLUS - Accuser quelqu'un de trahison, c'est lui reconnaître une conviction antérieure. C'est supposer qu'il y avait quelque chose à trahir, une fidélité, un engagement. Mais que dire de ceux qui n'ont jamais eu de conviction à trahir ? 
 
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1005603
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Il est des hommes que l'on accuse trop vite de trahison. Or accuser quelqu'un de trahison, c'est lui reconnaître une conviction antérieure. C'est supposer qu'il y avait quelque chose à trahir, une fidélité, un engagement, une identité suffisamment consistante pour que sa rupture soit un acte moral signifiant.

Mais que dire de ceux qui n'ont jamais eu de conviction à trahir ? Que dire de ces hommes qui peuplent aujourd'hui le nouveau gouvernement sénégalais, ces transfuges de l'histoire récente, ces hommes et femmes dont le retournement de veste a longtemps précédé la nomination ministérielle et dont on commence à comprendre qu'ils n'ont pas changé ? Que ce sont simplement les circonstances qui ont changé autour d'eux, révélant au grand jour ce qu'ils ont toujours été ? C’est ce que disait en substance Sérigne Cheikh Mbacké.

Cette hypothèse plus froide, plus implacable, et finalement plus juste mériterait d'être examinée. Avec toute la rigueur que la situation commanderait. Et toute l'indignation qu'elle inspire.

“Des hommes sans fond propre”

Il existe en politique deux catégories d'hommes que l'histoire finit toujours par distinguer quand bien même le présent les confondrait.

Les premiers ont une conviction. Elle peut être juste ou fausse, généreuse ou étroite, mais elle existe comme un axe autour duquel, toute la trajectoire s'organise. Ces hommes-là peuvent se tromper, décevoir, même trahir. Mais leur trahison, quand elle advient, est un acte, un moment identifiable où quelque chose s'est rompu. On peut le dater. On peut le nommer. On peut en mesurer le coût moral.

Les seconds eux, n'ont pas de conviction constitutive. Ils ont des positions. Ce qui est très différent. Une position est circonstancielle, relative, dépendante du rapport de force du moment. Elle change non pas parce que l'homme change, mais parce que le monde autour de lui change. Ces hommes-là ne trahissent pas, ils s'adaptent. Et c'est précisément ce qui les rend insaisissables, et redoutables.

La plupart de ceux qui peuplent aujourd'hui ce gouvernement appartiennent à cette seconde catégorie. Il ne faudrait toutefois pas les traiter comme une masse homogène car ils viennent d'horizons distincts, et leurs chemins de ralliement vers ce gouvernement empruntent des trajectoires différentes.

Certains étaient hier des adversaires déclarés du Pastef. Ils le combattaient frontalement, publiquement, sans ambiguïté. Ils servent aujourd'hui le Président Diomaye. Pas le Pastef mais bien Diomaye, l'homme qui s'est précisément affranchi du mouvement qui l'a fait. Ce glissement n'est pas anodin : en rejoignant un pouvoir qui exclut le Pastef, ils ne font pas que changer de camp, ils deviennent les instruments actifs de cet effacement.

D'autres étaient des alliés de route, des compagnons de la victoire sans en avoir été les compagnons du risque. Ils ont marché avec le parti quand marcher avec lui était porteur, et ils s'en sont détachés avec la même fluidité quand une meilleure opportunité s'est présentée. Ni dedans ni dehors, toujours là où souffle le vent favorable.

D'autres encore, et ce sont peut-être les plus troublants étaient dans le Pastef lui-même. Ils ont partagé les années de résistance, les risques, la fraternité militante, les heures sombres où militer pour ce mouvement avait un coût réel. Et les voilà aujourd'hui dans un gouvernement qui l'exclut, servant un pouvoir bâti précisément sur la marginalisation de ce qu'ils prétendaient incarner. Ceux-là ne sont pas des opportunistes venus de l'extérieur. Ce sont des hommes qui ont trahi de l'intérieur, ce qui est moralement plus lourd.

Trois trajectoires. Trois chemins distincts. Un seul point de convergence : le président Diomaye et le pouvoir qu'il incarne.

Ce qui unit ces hommes n'est pas une vision commune, ni une fidélité partagée, ni même un projet collectif. C'est uniquement leur rapport au pouvoir, cette boussole interne qui les oriente invariablement vers celui qui distribue les places, les prébendes et les titres.

Rien n'a changé en eux. Absolument rien.

Ce qui a changé, c'est la configuration du pouvoir. Et eux, fidèles à leur nature profonde, ont épousé cette nouvelle configuration avec la fluidité de ceux qui n'ont jamais eu de forme propre comme certaines matières qui n'existent que dans le moule qu'on leur fournit, et qui prennent instantanément la forme de ce qui les contient.

D’aucuns appellent cela du pragmatisme. D’autres de l'expérience. Certains de la sagesse politique.

C'est autre chose.

C'est une condition, presque une nature dirais-je, celle d'hommes qui ne sont pas quelqu'un de manière absolue, mais quelqu'un par rapport à de manière permanente. Par rapport au pouvoir en place. Par rapport au rapport de force du moment. Par rapport à ce qui distribue les places.

Et le président Diomaye, en les recrutant, a fait un choix qui en dit long sur sa propre fragilité. On ne recrute pas des hommes sans fond par accident. On les recrute parce qu'ils sont commodes, parce que des hommes avec un fond auraient posé des questions, résisté, refusé peut-être. Des hommes sans mémoire encombrante sont des collaborateurs dociles. Ils ne rappellent rien. Ils n'exigent rien. Ils ne témoignent de rien.

C'est le service que rendent les hommes des circonstances à ceux qui gouvernent contre leur propre histoire.

“La médiocrité comme condition”

Il y a une erreur commune que l'on commet face à ces hommes : celle de les juger sur leur compétence. Certains sont capables, organisés, techniquement solides. Et c'est précisément ce qui les rend dangereux. Car le problème n'est pas là.

Le problème est moral. Et la morale, en politique, ne se mesure pas à la compétence elle se mesure à la cohérence.

Bernanos avait un mot pour ceux qui n'ont jamais habité leurs propres convictions qui les ont portées comme on porte un vêtement de saison, et qui les ont rangées quand la saison a changé. Il les appelait les médiocres. Pas au sens vulgaire du terme. Au sens moral profond, celui de l'homme qui n'a jamais eu le courage d'être vraiment quelque chose.

Les hommes des circonstances seraient donc des médiocres au sens de Bernanos.

Ils ont choisi, à un moment fondateur de leur trajectoire, de ne jamais vraiment choisir. De rester disponibles. De garder les options ouvertes. De ne jamais se lier à une cause au point que cette cause puisse leur coûter quelque chose de réel.

C'est ce qu'il appelait le confort de l'âme, cette disposition intérieure qui fait qu'on ne s'engage jamais tout à fait. Qu'on donne toujours juste assez pour paraître convaincu, jamais assez pour être vulnérable. C'est une forme de prudence, diront certains. C'est une forme de lâcheté dira- t-il et, il avait raison.

Car la conviction authentique coûte. Elle expose. Elle oblige. Elle crée des fidélités qui ne se négocient pas et des ruptures qui ne se monnaient pas. Un homme qui a vraiment cru en quelque chose ne peut pas, du jour au lendemain, servir ce contre quoi il a cru sans que quelque chose en lui ne se brise visiblement, douloureusement, irrémédiablement.

Hélas chez les hommes des circonstances, rien ne se brise, rien ne grince. Le passage d'un camp à l'autre s'effectue avec une fluidité qui, à elle seule, est un aveu. Parce que seul celui qui n'avait rien de solide en lui peut se déplacer ainsi, sans résistance interne, sans déchirure, sans le moindre signe que quelque chose de vivant a été sacrifié.

Dans le fonds, ils ne trahissent pas, ils révèlent. Chaque repositionnement est moins un acte de trahison qu'une confession involontaire : la preuve que ce qu'on croyait être une conviction n'était qu'une posture, et que cette posture n'attendait qu'une meilleure occasion pour en adopter une autre.

Ce ne sont pas des traîtres au sens tragique du terme le traître qui sait ce qu'il fait, qui en mesure le prix, et qui choisit quand même. Ils sont quelque chose de plus banal et de plus inquiétant : des hommes qui ont traversé des années de vie politique sans jamais se demander sérieusement pour quoi ils étaient prêts à perdre.

La question reste donc entière : de quoi es-tu fait, quand on enlève le costume ?

La réponse, pour les hommes des circonstances, est vertigineuse.

De rien de particulier. De la matière du moment. De ce que les circonstances ont bien voulu déposer en eux et qu'elles reprennent aussi facilement qu'elles l'ont donné.

“La politique comme exigence morale”

Il y a une chose que Jaurès n'a jamais admise, le compromis sur les valeurs fondatrices. Les compromis tactiques, oui. Les alliances de circonstance, parfois. Les renoncements temporaires au nom d'une stratégie plus longue, à la rigueur. Mais jamais la capitulation intérieure. Jamais l'abandon de ce pour quoi on est entré en politique.

Entrer en politique sans valeurs fondatrices, c’est faire de la présence. C’est occuper un espace — un bureau, un titre, une voiture de fonction — sans jamais habiter cet espace moralement. C’est administrer sans incarner. C’est gèrer sans signifier. Et ce faisant, on prive la politique de ce qui lui donne son sens profond : la capacité à dire aux citoyens voilà ce pour quoi nous sommes là, voilà ce que nous défendons, voilà ce à quoi vous pouvez nous tenir.

Les hommes des circonstances ne peuvent pas tenir ce langage. Non pas parce qu'ils manquent de talent oratoire, certains en ont. Mais parce que ce langage exige une cohérence temporelle que leur nature profonde leur interdit. On ne peut pas dire voilà ce que je défends quand ce qu'on défend change avec celui qui vous nomme.

“La politique sans morale est une politique sans avenir” martelait Jaures. Cette formule que ses adversaires lui reprochaient comme une naïveté, l'histoire l'a consacrée comme une sagesse. Elle ne signifie pas que les hommes politiques doivent être des saints. Elle signifie que la politique qui se coupe de toute exigence morale finit par perdre sa raison d'être aux yeux de ceux qu'elle est censée servir.

C'est la sanction du temps.

Les hommes des circonstances croient y avoir échappé en étant toujours du bon côté du pouvoir. Ils se trompent. Ils n'ont fait que la différer. Car le temps politique sénégalais, comme tout temps politique du reste, a cette propriété remarquable : il finit toujours par remettre les choses à leur place.

Ce que le président Faye a constitué en recrutant ces hommes sans fond, c'est un gouvernement qui incarne ce qu'il y a de plus fragile en politique, non pas un gouvernement de méchants, non pas un gouvernement d'incompétents, mais un gouvernement de sans-conviction. Un gouvernement qui peut administrer, gérer, ordonner mais qui ne peut pas incarner. Qui peut occuper le pouvoir mais qui ne peut pas lui donner un sens.

Et un pouvoir sans sens est un pouvoir fragile. Non pas parce qu'il manque de force mais parce qu'il manque de légitimité morale. Et la légitimité morale, contrairement à la légitimité constitutionnelle, ne se décrète pas. Elle se construit lentement, patiemment, par la cohérence entre ce qu'on dit et ce qu'on fait, entre ce qu'on a été et ce qu'on est, entre la mémoire de son engagement et la réalité de son action.

Les hommes des circonstances n'ont pas cette légitimité. Ils ne pourront jamais l'avoir. Elle leur est structurellement interdite par ce qu'ils sont, ou plutôt par ce qu'ils ne sont pas.

“Ce que cela coûte”

Il faut maintenant nommer ce que cette situation produit non pas pour le Pastef, non pas pour tel ou tel acteur du jeu politique mais pour la démocratie elle-même. Pour ce bien commun fragile, laborieusement construit, que des générations de Sénégalais ont défendu au prix de sacrifices réels.

La démocratie repose sur un pacte fondamental. Ce pacte dit ceci : tu votes pour des hommes qui te représentent, qui défendent ce pour quoi tu les as choisis, et qui restent reconnaissables dans l'exercice du pouvoir. Ce pacte n'est écrit dans aucune constitution. Il n'est garanti par aucune institution. Il vit uniquement dans la cohérence des hommes qui l'incarnent ou il meurt dans leur incohérence.

Les hommes des circonstances brisent ce pacte. Pas bruyamment. Pas spectaculairement. Mais méthodiquement, silencieusement, par la seule logique de ce qu'ils sont.

Ce ne sont pas les révolutions qui tuent les démocraties, ce sont les médiocres. Ceux qui ont vidé les mots de leur substance à force de les utiliser sans les habiter. Ceux qui ont tant de fois dit liberté, justice, peuple, souveraineté — sans jamais en payer le prix — que ces mots ont fini par sonner creux dans la bouche de tous. Ceux qui ont transformé la politique en carrière, la conviction en costume, et l'engagement en calcul.

Et une démocratie qui tolère les hommes sans conviction à ses plus hauts postes ne se contente pas de se trahir elle-même. Elle éduque ses citoyens au cynisme. Elle leur enseigne, par l'exemple de ceux qui la gouvernent, que les convictions ne servent à rien, que seule la proximité du pouvoir compte, que seule la docilité paie, que seul l'opportunisme est récompensé.

C'est un enseignement dévastateur. Surtout pour la jeunesse.

Car ce que les jeunes Sénégalais observent aujourd'hui - ces millions de jeunes qui ont cru, qui ont manifesté, qui ont voté, qui ont parfois souffert pour que quelque chose change vraiment - ce qu'ils observent, c'est que ceux qui ont le plus changé de position sont ceux qui auraient le mieux réussi, que la fidélité ne serait pas une vertu politique rentable. Que la conviction serait un luxe que les ambitieux ne peuvent pas se permettre.

Si cette leçon s'installe, si elle devient la grammaire ordinaire de la politique sénégalaise, alors ce que nous aurons perdu ne sera pas seulement une alternance mal tenue. Ce sera quelque chose de bien plus précieux et de bien plus difficile à reconstruire : la croyance que la politique peut être autre chose qu'un jeu de chaises musicales entre hommes sans foi ni mémoire.

Le Sénégal mérite mieux que cette leçon.

Le peuple sénégalais, ce peuple qui a voté massivement, qui a cru massivement, qui a espéré massivement, mérite des hommes à la hauteur de sa confiance. Des hommes qui savent ce qu'ils sont quand on enlève le costume. Des hommes dont la boussole pointe vers quelque chose de plus stable que le prochain poste ministériel.

Il mérite des hommes qui, le jour où l'histoire les convoquera, pourront dire sans rougir : j'étais là avant. J'y suis resté. Et me voilà.

Les hommes des circonstances ne peuvent pas dire cela.

Et c'est pourquoi, quelles que soient leurs compétences techniques, quelles que soient leurs qualités administratives, quelle que soit l'élégance de leurs titres,  ils ne seront jamais, au sens plein et exigeant du terme, des hommes d'État.

Un homme d'État n'est pas celui qui sait naviguer dans les circonstances.

C'est celui qui sait leur résister.

Notes:

¹ Georges Bernanos, Les Grands Cimetières sous la lune, Plon, 1938.

² Jean Jaurès, Discours à la jeunesse, prononcé le 30 juillet 1903 au lycée d'Albi.

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