(SenePlus) - La sophistication croissante de la dette dans les pays émergents n’est plus perçue comme une simple innovation financière. Elle apparaît désormais comme un facteur de risque susceptible de renchérir le coût du crédit et de compliquer davantage les restructurations souveraines. C’est l’alerte lancée jeudi par la banque-conseil Lazard, dans une analyse relayée par Reuters.
Pour le Sénégal, ce signal mérite une attention particulière. Dakar figure, aux côtés de l’Angola et du Nigeria, parmi les pays ayant eu recours à des mécanismes de financement liés aux total return swaps, autrement dit des montages consistant à lever des ressources en s’adossant à sa propre dette, comme alternative aux émissions obligataires internationales. Or le Fonds monétaire international a déjà mis en garde contre le caractère « opaque » et complexe de ces engagements.
Depuis 2020, la structure de l’endettement des économies en développement s’est densifiée à vive allure. Prêts assortis de garanties, obligations indexées sur la croissance, titres liés aux recettes d’exportation ou instruments conditionnés à certains chocs économiques : cette nouvelle génération de dette s’est imposée dans un contexte de recul de l’aide publique des pays riches, de remontée des coûts d’emprunt et d’aversion accrue au risque après la pandémie de Covid-19 puis la guerre en Ukraine, selon Reuters.
Pour Lazard, cette évolution peut séduire à court terme, mais elle risque de coûter cher aux pays emprunteurs. « Il faut simplifier tout cela, car le système devient vraiment complexe et, inévitablement, à un moment donné, les pays emprunteurs en paieront le prix », a déclaré à Reuters Pierre Cailleteau, directeur général de Lazard. En clair, plus la dette devient difficile à lire, plus elle inquiète les investisseurs, plus elle peut finir par se payer au prix fort.
L’un des problèmes centraux tient à la hiérarchie des créanciers. Lorsque s’ajoutent des instruments contingents et des créances dont le rang exact n’est pas clairement établi, les détenteurs de dette ont davantage de mal à savoir où ils se situent en cas de tension ou de défaut. « L'association d'un manque de clarté sur la hiérarchie des créances et la prolifération de ces types d'instruments conditionnels rend en fait la dette très difficile à analyser pour les créanciers », prévient Pierre Cailleteau, ajoutant que « cela modifie la dynamique de la dette ».
Les pays dits de frontière, plus petits et plus risqués, sont particulièrement exposés. Certains de ces outils ont été mis en avant pour accélérer les restructurations, comme en Zambie, où des remboursements obligataires ont été liés à l’amélioration de la soutenabilité de la dette, ou au Sri Lanka, où ils ont été indexés sur la performance du PIB. Mais même dans ces cas, les montages restent complexes à valoriser et à piloter dans la durée.
Le cas sénégalais s’inscrit dans cette recomposition plus large du financement souverain africain. Pour un pays qui cherche à préserver ses marges de manœuvre, l’enjeu n’est pas seulement de trouver de nouvelles sources de liquidité, mais aussi d’éviter qu’une ingénierie financière trop sophistiquée ne finisse par brouiller la lecture de son risque.
La Banque mondiale pousse d’ailleurs pour une « transparence radicale » sur la dette, rappelle Reuters. La question de la complexité des engagements a occupé une place centrale lors des récentes réunions de Bretton Woods. Pour Lazard, cette exigence devrait aller plus loin encore : l’accès aux financements des institutions multilatérales devrait être conditionné à une transparence stricte et opposable.
« Nous devons rendre la transparence exécutoire », insiste Pierre Cailleteau. Son avertissement intervient au moment où les primes de risque exigées par les investisseurs sur la dette émergente restent proches de points bas historiques, ce qu’il interprète comme le signe d'un « certain degré d'exubérance ». Autrement dit, les marchés pourraient aujourd’hui sous-évaluer des risques qui, demain, coûteront cher aux États.