(SenePlus) - Le 25 avril 2026, le Mali a basculé dans une nouvelle phase de la guerre avec une attaque coordonnée d’une ampleur inédite, menée simultanément contre six villes sur un front d’environ 1 200 kilomètres, de Kidal à Bamako. Dans un article publié par Jeune Afrique, le journaliste Matteo Maillard décrit une opération longuement préparée, fondée sur le secret, la vitesse, la dispersion des forces et, surtout, sur une coopération assumée entre les jihadistes du Jnim et les indépendantistes du FLA.
Selon ce récit, l’assaut n’a rien eu d’improvisé. Le porte-parole du FLA, Mohamed Elmaouloud Ramadane, évoque « des mois de préparation » et la mobilisation de « milliers de combattants », même si le chiffre de 12 000 assaillants avancé par Africa Corps est jugé largement exagéré par des observateurs cités dans l’enquête. Un connaisseur des deux mouvements explique à Jeune Afrique que, durant toute la phase préparatoire, seuls quelques responsables étaient informés du plan et que certains officiers n’ont découvert leur destination et leur cible qu’au moment d’embarquer dans leurs véhicules. Cette compartimentation a permis de contourner les capacités d’infiltration des services de renseignement maliens, réputés disposer d’informateurs au sein même des groupes armés.
La brutalité de l’attaque a surpris un appareil sécuritaire qui, malgré plusieurs rumeurs circulant auparavant, n’a pas pris la menace à sa juste mesure. Le ministre de la Défense, Sadio Camara, a conservé sa routine et dormi à son domicile de Kati, où il a été tué le lendemain matin dans l’effondrement de sa maison après l’explosion d’un véhicule piégé conduit, selon l’article, par un adolescent membre du Jnim. Pour Jeune Afrique, ce ciblage du commandement dès les premières heures illustre une volonté claire de désarticuler la chaîne de décision malienne au moment critique.
L’originalité de cette offensive réside aussi dans sa conception tactique. Matteo Maillard explique que le Jnim et le FLA ont transposé à leur manière une logique de guerre-éclair fondée sur la simultanéité des frappes, la désorganisation du commandement adverse, la vitesse d’exécution et la surprise. Sans disposer de blindés ni de supériorité aérienne, les assaillants ont compensé cette faiblesse par la mobilité de colonnes de pick-up et de motos, tout en s’appuyant sur des drones quadricoptères pour suivre les mouvements des forces maliennes et russes.
Cette évolution marque une rupture doctrinale dans un conflit où, depuis 2012, les insurgés privilégiaient surtout les embuscades, les attaques de camps isolés et le harcèlement de localités périphériques. En frappant des centres urbains majeurs et plusieurs objectifs à la fois, ils ont montré leur capacité à mener une opération beaucoup plus complexe, combinant infiltration, manœuvre rapide et pression psychologique sur l’adversaire. L’enquête de JA souligne en outre que ce changement de méthode s’inspire aussi du précédent syrien de Hayat Tahrir al-Cham, groupe passé d’une logique strictement insurrectionnelle à une conquête politique et territoriale plus assumée.
Au cœur de cette dynamique se trouve l’alliance entre le Jnim et le FLA, matérialisée pour la première fois à cette échelle dans le sang. Une chercheuse citée dans l’article résume la complémentarité de cette entente en expliquant que « chacun cherche une légitimation réciproque » : le FLA a besoin de la force de frappe du Jnim pour asseoir sa crédibilité militaire, tandis que le Jnim voit dans le FLA un vecteur plus politique pour échanger avec des acteurs extérieurs. Autrement dit, l’un apporte la puissance armée, l’autre une façade plus négociable sur le terrain politique et diplomatique.
Cette convergence n’est pas née du jour au lendemain. Le magazine rappelle qu’une réunion importante entre cadres des deux organisations s’était tenue le 29 mars 2025 dans le désert malien, révélant un rapprochement déjà en cours depuis plus d’un an. Malgré des objectifs très différents — le FLA cherchant la reconnaissance de l’Azawad dans une logique d’autodétermination, le Jnim poursuivant l’établissement d’un califat régional fondé sur sa conception de la charia — les deux mouvements ont décidé de faire front commun contre Bamako.
Pour autant, cette entente ne relève pas, du moins officiellement, d’un accord politique formel. Mohamed Elmaouloud Ramadane affirme ainsi qu’« il n’y a pas d’accord officiel » avec le Jnim, tout en reconnaissant que la présence de ce dernier dans l’Azawad impose de « trouver un terrain d’entente » pour coexister, éviter les incidents et affronter un ennemi commun. L’alliance apparaît donc comme pragmatique, adossée à des impératifs militaires immédiats plus qu’à une définition claire d’un ordre politique partagé.
La rupture de l’accord d’Alger a constitué un moment décisif dans ce basculement. Après les affrontements relancés en août 2023 et la reprise de Kidal par les Fama appuyées par Wagner en novembre de la même année, le processus de paix signé en 2015 a été vidé de sa substance avant d’être officiellement dénoncé par Bamako. Pour le FLA, cette rupture a agi comme un révélateur brutal. Ramadane affirme qu’en 2023, les rebelles s’étaient retirés parce qu’ils n’étaient « pas préparés à la guerre », étant encore inscrits dans une logique de paix, avant de prendre le temps de se réorganiser pour revenir et poursuivre la « libération de tous les territoires de l’Azawad ».
La reprise de Kidal le 25 avril 2026 illustre cette reconfiguration. Jeune Afrique signale la présence dans la ville de hauts responsables du FLA, notamment Bilal Ag Acherif et Alghabass Ag Intalla, ce dernier étant présenté comme l’un des architectes du rapprochement avec le Jnim. Côté jihadiste, le commandement local est assuré par Abdourahmane Zaza, déjà associé à l’attaque de Tinzawaten en juillet 2024 contre Wagner. Cette cohabitation sur le terrain donne à voir une coordination militaire qui dépasse désormais le simple opportunisme tactique.
La suite du plan semble répondre à une logique d’épuisement. Alors que le Jnim a annoncé un blocus de Bamako pour fixer les forces maliennes autour de la capitale, le FLA poursuit son expansion dans le Nord en reprenant des postes avancés et en affichant Tombouctou comme prochain objectif. Dans le même temps, le Jnim multiplie les attaques de Tessalit à Gao, en passant par le Centre, tandis qu’un troisième acteur, l’État islamique au Grand Sahara, profite lui aussi de la désorganisation générale pour avancer à l’est. Pour Jeune Afrique, la guerre-éclair initiale a ainsi laissé place à une stratégie en essaims, destinée à saturer et disperser la riposte des Fama et d’Africa Corps.
Cette pression généralisée n’annule pas les capacités de feu du camp gouvernemental. L’armée malienne et ses partenaires russes disposent d’équipements plus lourds, notamment des drones turcs Akinci et TB2 ainsi que des bombardiers Sukhoi, qu’ils ont déjà utilisés pour frapper les positions du FLA et du Jnim à Kidal. Mais l’enjeu, à ce stade, semble moins être la supériorité technologique que la capacité à reprendre l’initiative face à des adversaires qui ont montré qu’ils pouvaient, par le secret, la vitesse et la coordination, imposer eux-mêmes le rythme de la guerre.