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Par l'éditorialiste de SenePlus, Tidiane Sow
Don't acte
EXCLUSIF SENEPLUS - On peut contester une décision et s'incliner devant l'autorité qui l'a rendue : c'est tout l'art, rare, de dissocier ce que la colère confond toujours. Un texte qui commence par se lier les mains ne redoute pas d'être rejugé
 
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Chronique d'un refus bien géré

Jeudi soir, un homme perd. Le Conseil constitutionnel vient de retoquer, pour vice de procédure, la réforme institutionnelle qu'il porte depuis quinze ans. Vendredi matin, les kiosques de Dakar exultent : « camouflet », « désaveu », « coup d'arrêt », lettres capitales et points d'exclamation en rafale. Le spectacle est réglé d'avance, la dramaturgie écrite avant même le dénouement. L'homme, lui, n'a pas lu le même scénario que la presse.

Deux heures après le verdict, il écrit ceci : « Le Conseil constitutionnel vient de prendre une décision (…). Dont acte ! » Deux mots secs comme un constat d'huissier, là où l'époque attendait un réquisitoire. Dans un continent où la défaite politique se paie d'ordinaire en accusations et en cortèges, la sobriété a quelque chose de presque déplacé. Elle mérite qu'on s'y attarde, précisément parce qu'elle déjoue l'attente.

Le scénario qu'on lui prêtait

On l'attendait au tournant de la colère. Crier au complot, désigner des juges à la vindicte, laisser la rue se charger de dire ce que la robe n'a pas voulu entendre : c'est la grammaire ordinaire de la défaite politique, celle qu'on a vue se conjuguer ailleurs en Afrique, en Amérique, partout où un homme confond son sort et celui de la nation. Max Weber avait un mot pour cette tentation, celle de l'homme qui juge le monde à l'aune de sa seule conviction et s'indigne dès que le réel s'y dérobe. Rien de tout cela jeudi soir. Pas une accusation, pas un nom de juge livré à la vindicte, pas un mot de trop ; ce qui, en politique, en dit souvent plus long que les mots eux-mêmes.

Celui qu'il a joué

« Au-delà des commentaires et avis que peuvent susciter les motivations retenues, une seule chose reste : cette décision s'impose à tous. » On peut contester une décision et s'incliner devant l'autorité qui l'a rendue : c'est tout l'art, rare, de dissocier ce que la colère confond toujours. Weber appelait cela l'éthique de responsabilité, par opposition à l'éthique de conviction, répondre de ses actes devant l'institution, non devant sa seule fierté blessée. Peu importe le nom savant ; ce qui frappe, c'est qu'un homme qui vient de perdre choisisse, contre toute attente, de faire gagner la règle plutôt que de se faire gagner par elle.

Un texte qui se ligotait déjà lui-même

Il faut le rappeler, car les unes du matin l'ont opportunément oublié : le Conseil n'a pas jugé le fond du texte, seulement sa forme, l'absence de recettes compensatrices exigée par l'article 82. Sur le fond, cette réforme instaurait une Cour constitutionnelle à mandat unique, où aucun juge ne devrait plus sa place à la reconduction d'un seul homme. Elle interdisait au président de diriger un parti  sans clause d'exception pour la majorité qui votait le texte, donc sans épargner un futur président issu de ce même camp. La réforme s'imposait ainsi à elle-même, avant tout procès, la limite que Montesquieu réclamait de tout  pouvoir digne de ce nom : qu'il trouve, dans ses propres institutions, de quoi s'arrêter lui-même. Elle obligeait aussi ce même président à déclarer son patrimoine non seulement en entrant en fonction, mais en la quittant — on compte le troupeau au départ du berger, dit la sagesse du village, et on le recompte à son retour. Un texte qui commence par se lier les mains ne redoute pas d'être rejugé. Il attend son heure, et l'attente, en politique, n'est jamais du temps perdu.

Deux échos parisiens, en passant

Une ironie mérite d'être notée, vite. Le Conseil reproche aussi à l'Assemblée d'avoir refusé au gouvernement le « vote bloqué », procédure importée de l'article 44 de la Constitution française de 1958 — une arme forgée par de Gaulle lui-même pour affranchir l'exécutif d'une Assemblée trop bavarde. Un texte qui voulait limiter la présidence a donc été retoqué, entre autres, pour n'avoir pas cédé à l'exécutif l'un des instruments mêmes que la tradition gaullienne avait taillés pour le renforcer. Il y a, dans cette même histoire française, un précédent plus digne : battu de peu à son propre référendum en avril 1969, de Gaulle n'a contesté ni le scrutin ni ses artisans — un communiqué de deux lignes, et il quittait ses fonctions dès le lendemain à midi. Sonko a choisi la continuité plutôt que la sortie, mais le ressort est identique : on ne discute pas le verdict d'une institution qu'on a soi-même fait respecter, on en tire les conséquences, et vite.

Don't acte, donc

Vendredi matin, les kiosques de Dakar vendaient encore du fracas. Jeudi soir, à quelques encablures de là, un homme avait déjà tourné la page — sans un cri, sans un nom livré à la vindicte, avec pour tout arsenal deux mots et une décision de continuer. La réponse est donc venue d’en haut. Il serait temps qu’elle infuse aussi dans le reste du pays jusqu’au comptoir du vendeur de journaux. L'histoire retient rarement les unes. Elle aime se parer de cette grandeur invisible qui ne réclame ni témoin, ni applaudissement. Elle retient, plus souvent qu'on ne croit, les phrases qu'on n'a pas eu besoin de crier.

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