Dans une tribune intitulée « 11 juin 2026 : le Sénégal dans le noir, et trente sept milliards dans le vide », parvenue à la rédaction de Le Témoin, Dr. Madior Ly, docteur en géographie et membre fondateur du Cercle des Cadres de République des Valeurs, s’indigne de la gestion du dossier ASER–AEE Power EPC. Destiné à raccorder 1 740 villages sénégalais au réseau électrique, ce programme, présenté à l’époque comme un levier majeur de réduction des inégalités territoriales, se retrouve aujourd’hui au cœur d’une vive polémique politico-judiciaire.
Le 11 juin 2026 marquera les deux ans du décaissement de 56 millions d’euros, soit environ 36,7 milliards de francs CFA, dans le cadre du projet d’électrification rurale confié à la société espagnole AEE Power EPC. Destiné à raccorder 1 740 villages sénégalais au réseau électrique, ce programme, présenté à l’époque comme un levier majeur de réduction des inégalités territoriales, se retrouve aujourd’hui au centre d’une vive polémique politique et judiciaire. Dr. Madior Ly, docteur en géographie et membre fondateur du Cercle des Cadres de République des Valeurs, dé‐ nonce ce qu’il qualifie de « scandale d’État » et interpelle directement les autorités sur la gestion du dossier.
Selon l’universitaire, « deux ans après le décaissement, personne n’est officiellement capable d’expliquer où est passé l’argent », alors que, affirme‐t‐il, « à peine une quarantaine de villages » auraient été effectivement électrifiés à ce jour.
Un projet de 91 milliards FCFA
Le contrat liant l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (ASER) à AEE Power EPC a été signé le 23 février 2024 pour un montant global de 91,8 milliards de francs CFA, soit près de 140 millions d’euros, avec un délai d’exécution fixé à trente six mois.
Toujours selon Dr. Madior Ly, « l’autorisation de décaisser 40% du montant en avance de démarrage avait été accordée le 22 mars 2024 par le directeur général sortant de l’ASER, sous le régime de Macky Sall ». Mais le transfert effectif des fonds serait intervenu le 11 juin 2024, sous le nouveau pouvoir issu de l’élection présidentielle de mars 2024.
Dans son texte, l’auteur insiste sur les chiffres qu’il considère comme révélateurs de « l’ampleur de l’anomalie » : « 56 millions d’euros décaissés », « 1 740 villages prévus », mais « moins de 2% de taux d’exécution physique » pour « 40% du financement déjà consommé ». Il estime ainsi que « le coût réel par village électrifié dépasserait le mil‐ liard de francs CFA ».
« Ce n’est pas un simple retard », soutient‐il. « C’est une anomalie d’une gravité exceptionnelle. »
LES DÉCLARATIONS DE SONKO AU CŒUR DES CRITIQUES
Dans sa tribune, Dr. Madior Ly revient également sur une déclaration du Premier ministre Ousmane Sonko faite en octobre 2024 lors d’un meeting au Dakar Arena de Diamniadio.
Selon lui, le chef du gouvernement avait alors affirmé « qu’il n’y avait aucun scandale dans l’affaire ASER » et présenté le directeur général de l’agence comme « un modèle de rigueur et de transparence ». Une prise de position que l’auteur juge aujourd’hui « difficilement défendable », au regard des développements ultérieurs du dossier.
Ce jour‐là, la Banque Santander avait déjà suspendu les décaissements faute de justification de l’utilisation des fonds », affirme‐ t‐il encore, ajoutant que l’ARCOP avait également ordonné « la suspension du marché ». Pour le cadre de République des Va‐ leurs, ces éléments démontreraient que « les alertes existaient déjà au plus haut ni‐ veau ». Dans un ton particulièrement critique en‐ vers l’exécutif, il estime que « la promesse de rupture et de transparence portée par le slogan « Jub, Jubal, Jubanti » se heurte aujourd’hui à la réalité des faits ». Il accuse le gouvernement d’avoir « couvert pendant des mois une affaire dont il reconnaît désormais partiellement les irrégularités ».
LES AVEUX DU DG DE L’ASER
L’un des points centraux de cette sortie concerne les déclarations faites le 1er avril 2026 par le directeur général de l’ASER, Jean‐Michel Sène.
Face à la presse, ce dernier avait reconnu que « toute la procédure n’avait pas été respectée lors du décaissement », tout en annonçant une plainte contre son prédécesseur, Baba Diallo.
Pour Dr. Madior Ly, cette reconnaissance tar‐ dive constitue « un aveu majeur ». Il souligne que « le transfert effectif des fonds a eu lieu sous le nouveau régime », même si l’autorisation initiale avait été donnée avant l’alternance. «Le nouveau pouvoir a regardé partir 37 mil‐ liards de francs CFA vers une société étrangère sans exiger de garanties suffisantes sur l’utilisation des fonds», écrit‐il. Il évoque également des échanges entre l’ASER et AEE Power EPC au sujet du suivi financier du projet.
Selon lui, l’entreprise espagnole aurait répondu que «la gestion de sa trésorerie ne concernait pas l’agence sénégalaise», une réponse qu’il considère comme «particulièrement grave au regard des garanties souveraines accordées par l’État du Sénégal».
UNE PROCÉDURE JUDICIAIRE OUVERTE EN Espagne
Autre élément mis en avant : l’ouverture d’une procédure judiciaire en Espagne. Dr. Madior Ly affirme qu’une enquête intitulée «Diligencias Previas 140/2026» aurait été ou‐ verte le 24 février 2026 à Madrid contre AEE Power EPC
D’après lui, les juridictions espagnoles auraient demandé à l’entreprise de «justifier l’utilisation des fonds dans un délai de dix jours», tandis qu’une demande similaire aurait été adressée à la Banque Santander. «La justice espagnole a posé la question que l’État sénégalais n’avait pas voulu poser pendant deux ans : où est l’argent ?», écrit‐il.
Il critique également la majorité parlementaire de Pastef, accusée d’avoir bloqué «la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire indépendante sur l’affaire». Pour l’universitaire, cette attitude traduirait «une volonté de protéger l’exécutif plutôt que d’exercer un véritable contrôle parlementaire».
«LA GÉOGRAPHIE NE MENT JAMAIS»
Dans sa démonstration, Dr. Madior Ly mobilise son expertise de géographe pour insister sur la dimension territoriale du dossier. «La géographie ne ment jamais», affirme‐t‐il. «On peut compter les villages électrifiés, les localiser, vérifier l’existence des installations et mesurer le niveau réel d’exécution du pro‐ jet.» Selon lui, dix‐huit mois après le décaissement, «le taux d’exécution aurait dû atteindre au moins 40%», soit environ 600 villages raccordés.
«Où sont‐ils ? Quels sont‐ils ? Pourquoi aucune liste exhaustive n’est‐elle publiée ?», s’interroge‐t‐il, réclamant «des données vérifiables et opposables à tout citoyen».
L’auteur estime que cette affaire dépasse le simple cadre d’un litige contractuel. «Ce dossier révèle les failles du système de contrôle de l’État, la faiblesse des mécanismes de suivi des garanties souveraines et la continuité de certaines pratiques malgré le changement de régime», soutient‐il.
CINQ EXIGENCES ADRESSÉES À L’ÉTAT
Dans la dernière partie de sa tribune, Dr. Madior Ly formule plusieurs demandes adressées aux autorités sénégalaises avant le 11 juin 2026.
Il réclame notamment : «la publication immédiate de la liste exhaustive des villages électrifiés» ; «l’activation des garanties SONAC en cas de défaillance d’AEE Power EPC» ; «la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire indépendante» ; «une prise de parole claire du Premier ministre Ousmane Sonko» ; et «des sanctions ou mesures politiques à l’encontre des responsables impliqués».
Enfin, il interpelle enfin directement les autorités : «Montrez‐nous trente‐sept milliards de francs CFA d’électricité sur une carte du Sénégal.»