Courant juin 2012, le Colonel à la retraite Ousmane Ndoye alias « Ndoye Mbao » s’était confié en exclusivité au « Témoin » pour plaider la création d’urgence d’une Armée panafricaine capable d’intervenir en cas de menaces terroristes et de rébellions anticonstitutionnelles. Aujourd’hui, un tel projet est presque voué à l’échec avec les bouleversements géopolitiques connus en Afrique de l’Ouest : défection des Etats de l’AES de la CEDEAO. De même que l’Afrique centrale avec ses nombreux blocs dissidents. Face à une détérioration de la situation sécuritaire au Mali, l’histoire donne raison à l’ancien Chef de corps du bataillon des parachutistes, Ousmane Ndoye qui a dirigé le contingent sénégalais au Zaïre (actuelle Rd Congo) en 1978. « Le Témoin » reproduit une partie de cette longue interview d’une brûlante actualité.
En 1981, vous avez soutenu un mémoire relatif à une « Force militaire de sécurité panafricaine » à l’Université Paris I, cette force est-elle toujours d’actualité ?
Colonel Ousmane Ndoye : La création d’une telle force panafricaine est plus que jamais d’actualité puisque la Cedeao (Ndlr, Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) s’apprête à envoyer une armée sous‐ région ale en Guinée‐Bissau et au Nord du Mali. Mais malheureusement, ce n’est pas de‐ main la veille … Pour mieux camper le débat, permettez‐ moi de vous rappeler qu’en 1964, lors d’un sommet de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA), le Président Kwame Nkrumah du Ghana demandait avec insistance la création d’une armée panafricaine et d’un gouvernement supranational africain. Le président Senghor et certains de ses pairs lui répondaient que la création d’une armée panafricaine était un rêve fou. Ils disaient au président Kwame Nkrumah : « Doucement, doucement, vous êtes trop pressé ! ». Aujourd’hui, l’illusion du gouvernement panafricain s’est émoussée mais l’idée de la Force Militaire Africaine n’a pas déserté les couloirs de l’Union africaine (qui a succédé à l’OUA) puisqu’une organisation comme la Cedeao cherche à mobiliser une armée africaine digne de ce nom pour le Mali et la Guinée‐Bissau.
À quoi pensait Kwame Nkrumah, à une force africaine d’intervention pour faire face à une éventuelle crise comme celle du Mali ou à une armée panafricaine régulière ?
Au cours de ce sommet, l’évènement a alimenté la réflexion qui tourne toujours autour de la défense et la sécurité. Aucune des conclusions, jusqu’ici déposées, ne semble satisfaire les Etats‐majors et les chancelleries. Il y avait plusieurs formules comme « Armée Africaine », « Force d’Intervention Inter Africaine », « Force de sécurité interafricaine », « Pacte de Défense Africain », ou seulement « Sécurité Africaine » etc. À l’issue de ce sommet‐là, aucune formule n’avait fait l’objet d’un consensus. Pourtant, il se dégage, malgré tout, un sentiment d’optimisme. Parce que les dirigeants africains semblaient avoir pris conscience de cet optimisme et s’étaient en‐ gagés avec détermination auprès du secrétaire général de l’organisation, Monsieur Edem Kodjo. Lequel déclarait solennellement, le 5 avril 1980 à Freetown, lors d’un sommet de l’organisation, ceci : « Ou l’on adopte les textes relatifs à la force de défense qui impliquent l’institution d’une structure de crise, ou l’on crée un organe « ad hoc », chargé d’intervenir en cas de crise majeure. Mais il n’est pas possible de laisser le vide institutionnel actuel se maintenir ». Malgré cette dynamique vers la recherche d’une solution à la sécurité du continent, cette Force Africaine de Défense n’a jamais vu le jour…
Mais à défaut d’une Armée africaine, la Cedeao semble prendre les devants pour mobiliser une force militaire à chaque fois que besoin il y aura…
Effectivement ! Pendant que les dirigeants africains des autres régions du continent s’interrogent dans les coulisses de l’UA sur l’avenir d’une hypothétique force continentale, la Cedeao a déjà pris de l’avance dans l’organisation et la défense de son espace économique. Parce qu’à chaque fois que son intégrité sous‐ région ale est menacée, elle essaye de mettre en place une structure militaire collective capable de dissuader ou de limiter les dégâts. Non seulement de limiter les dégâts et conflits, mais aussi et surtout d’éviter l’interventionnisme étranger sur le continent africain.
Mon colonel, qu’est-ce qu’une Force Armée ?
Bonne question ! Comme le disait Julien Freud, une force armée peut être une institution dis‐ continue et temporaire qui remplit une mission sous la conduite d’un chef régulièrement prévu ou reconnu pour la circonstance mais qui se disloque une fois que le danger est passé ou écarté. Elle peut aussi être une institution continue au sens du service public et permanent, constituant un ensemble organisé, hiérarchisé et discipliné possédant des locaux propres, avec bureaux, qui prépare la troupe aux éventuels combats, élabore les plans stratégiques d’attaque ou de riposte en fonction de la situation des ennemis possibles et accomplit sa mission politiquement définie en cas de guerre…
Là, vous nous parlez de caserne abritant des locaux et autres bureaux pour accueillir une force armée africaine. Pensez-vous que le lieu de stationnement d’une telle force a pu poser problème au point d’entraîner son échec ?
Justement ! C’est pour cela qu’à défaut d’une armée africaine régulière, les « progressistes » souhaitaient une armée panafricaine pour libérer, à l’époque, le continent du colonialisme et de l’apartheid. Pendant ce temps, les modérés, craignant un déplacement de l’impérialisme, de la puissance coloniale à la puissance africaine, préféraient l’autonomie politique et militaire, et le règlement des conflits par voies pacifiques. Mais aujourd’hui, nous ne sommes plus dans cette situation du fait que l’indépendance politique est acquise sur l’ensemble du continent. Et face aux préoccupations socio‐ économiques, l’Afrique a besoin d’une vraie force armée régulière puisqu’il n’y aura pas de développement sans la sécurité. Or, cette force ne peut être qu’africaine. C’est bien là qu’il faut s’interroger sur la question : « Quelle Armée faut‐il pour l’Afrique ?
On vous repose la question : quelle Armée faut-il pour l’Afrique ?
D’abord quand on parle d’Armée, on pense aussitôt à la Sécurité. Et « La sécurité » est une notion difficile à appréhender. Dans sa définition littéraire, c’est une situation où l’on n’a aucun danger à craindre, alors qu’ici, il s’agit bien d’une traduction d’un principe de la guerre développé par Clausewitz et qui concerne la liberté d’action (…).Déjà en 1978, la prise de conscience du danger communiste s’était manifestée par une volonté politique ex‐ primée dans la création d’une Force Inter‐Africaine mise sur pied et envoyée au Shaba. Une Force constituée par le Maroc, le Sénégal, le Togo, la Côte d’Ivoire et le Gabon. D’ailleurs, j’étais le commandant de ce bataillon sénégalais au Shaba. Fort d’une grande expérience au Shaba, je suis bien placé pour vous dire que toute composition d’une Armée africaine doit tenir compte de la nature des troupes qui doivent être socialement et culturellement adaptables dans le milieu, sous peine de problèmes importants sur le terrain. Ayant vécu la réalité sur le terrain de Kolwezi, il est maintenant cer‐ tain qu’il n’est pas simple de réunir une force homogène composée de troupes d’Afrique blanche et d’Afrique noire. Mieux, à Kolwezi, la durée du séjour a été plus supportable pour les contingents ayant réussi à intégrer les populations zaïroises que pour les soldats marocains. Vous voyez, les différences culturelles entre les deux communautés sont telles que l’équité et la tolérance y sont difficilement réalisables. D’où la difficulté de créer et de commander une Armée africaine qui se veut homogène et efficace. Quelle Armée faut‐il pour l’Afrique ? Il faut ouvrir le débat aux jeunes officiers ou élèves officiers compte tenu de l’actualité politique et militaire qui secoue le continent…
Mon colonel, que s’estil passé cette année-là au point que la communauté africaine ait fait appel à un contingent sénégalais pour le Zaïre ?
L’engagement de l’Armée sénégalaise au Zaïre est parti d’une première tentative repoussée par les forces zaïroises appuyées par des troupes marocaines. C’était en 1977, on l’appelait « Shaba I ». Et dans la nuit du 12 mai au 13 mai 1978, les gendarmes katangais attaquent en force la ville de Shaba, c’était le début de « Shaba II ». Car des milliers de combattants armés envahissent les villes minières de Kolwezi et de Mutshasha. Et quelques jours après, des parachutistes français sautent sur Kolwezi et progressent vers le centre‐ville. Pen‐ dant ce temps, les chefs d’État francophones, réunis à Paris, accèdent à la demande du président Mobutu d’envoyer au Zaïre une force interafricaine. Et l’Armée sénégalaise y était par le biais du bataillon des paras basé à Thiaroye. (…)
Quels étaient les autres pays composant cette force ?
Cette force interafricaine était composée de 5 contingents : Il y avait le Maroc avec 1.500 sol‐ dats, le Sénégal 600 soldats, le Togo 150, la Côte d’Ivoire 100 et le Gabon 50. Quelle leçon avez‐vous tirée de cette expédition de 1978 pour les jeunes officiers et soldats de l’Armée sénégalaise ? D’abord, j’affirme et confirme que les soldats zaïrois, ou congolais si on préfère, que j’ai vus sur le terrain font partie des meilleurs du continent. Non seulement, ils sont athlétiques et disciplinés, mais encore généreux et accueillants dans l’effort. Seulement, ils étaient mal équipés, mal nourris et mal payés alors qu’ils vivent dans des conditions atmosphériques déplorables. Comme de nombreux observateurs, j’ai été également frappé par le déséquilibre entre contingents : 1.500 Marocains et 50 Gabonais par exemple ! On constate aussi que le commandant du contingent le plus important est le commandant en chef de la force, le colonel‐major marocain Khader Loubaris. De là, tous les dérapages étaient permis. Et les principes d’équité dans le commandement souvent mis en cause. Car l’in‐ térêt national passe naturellement avant l’intérêt général. Et c’est souvent la manœuvre et la déla‐ tion qui remplacent les critères de professionnalisme. Sans oublier l’accaparement de tous les postes de commandement importants ainsi que des matériels majeurs par le pays d’origine du commandant en chef de la Force, au détriment des autres contingents. C’est là une des nom‐ breuses leçons à tirer de l’opération « Kolwezi ».
Propos recueillis par Pape NDIAYE
(Le Témoin N°1085‐Juin 2012)