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Par Mamadou Sène
Étrange ! ces mots qui changent de genre en changeant de nombre
EXCLUSIF SENEPLUS - Pour percer le mystère de ces célèbres exceptions de la langue française, il faut remonter aux racines latines et se replonger dans les observations subtiles du célèbre grammairien du dix-septième siècle Claude Favre de Vaugelas
 
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La langue française comporte, probablement comme d’autres langues, des étrangetés ; certains diront des bizarreries.  Il s’agit de ces trois mots de la langue française, amour, délice et orgue. Ces mots qui vous sont tous très connus ont une particularité rare : ils sont masculins au singulier et féminins au pluriel, du moins pour beaucoup d’auteurs. Pour une étrangeté c’en est une, car nombre d’entre nous ne s’imaginaient pas qu’un substantif puisse changer de genre en changeant de nombre. Et pourtant c’est le cas. Je ne peux que vous recommander l’article de Jean-Christophe Pellat sur cette étrangeté, qu’il a appelée avec un brin d’ironie une curiosité transgenre.

Commençons par le nom amour, mot connu de tous. Pour ce qui est du langage courant, l’Académie française et l’Office québécois de la langue française, en accord avec l’usage, disent que amour est de genre masculin au singulier et que, au pluriel, il est souvent féminin et parfois masculin.

Au singulier le masculin de amour est connu de tous et utilisé par tous. A titre d’illustration, on peut rappeler qu’on le retrouve dans des expressions courantes telles l’amour maternel et le parfait amour et dans les titres de roman tels L’amour fou d’André Breton et Un amour insensé de Jun'ichiro Tanizaki. Toutefois, certains poètes ont, sans doute pour des raisons stylistiques, conservé au singulier l’ancien genre féminin de amour. C’est le cas de Paul Valéry qui a écrit dans Fragments du Narcisse :

Mais, pour désaltérer cette amour curieuse,

Je ne troublerai pas l’onde mystérieuse :

Nymphes ! si vous m’aimez, il faut toujours dormir !

Oui, le mot amour a été de genre féminin. L’histoire des mots nous réserve des surprises.

Au pluriel également, l’Académie française et l’Office québécois de la langue française s’accordent avec la plupart des hommes et femmes de lettres sur le genre féminin de amour. Ainsi, nous pouvons lire chez BaudelaireMais le vert paradis des amours enfantines, entendre Serge Gainsbourg faire rimer Mes amours mortes avec Les feuilles mortes dans La Chanson de Prévert, découvrir des titres tels Les amours auvergnates chez Charles Exbrayat, Les amours interdites chez Yukio Mishima, etc. Mais aujourd’hui dans le langage courant, l’usage de amours au pluriel masculin est admis par les dictionnaires. Ainsi, nous lisons fréquemment les expressions : des amours ardents, des amours fous, des amours violents, etc. Des écrivains se sont affranchis de la règle du féminin de amour au pluriel. En effet, en juillet 1802, dans une lettre adressée à son ami Édouard Mounier, Stendhal écrivait : « Vous avez beau me plaisanter sur mes amours passagers, vous, monsieur le philosophe, tout comme un autre vous serez d'abord entraîné par les femmes vives et légères. ». Toutefois, le féminin pluriel se maintient solidement dans le registre littéraire ou poétique et pour tous ceux qui ont convenance à l’utiliser.

Venons-en au mot délice ! Qui n’a jamais lu ou utilisé pur délice ? Comme amour, le nom délice s’utilise au masculin dans la langue courante lorsqu’il est au singulier ; il s’emploie au féminin, lorsqu’il est au pluriel. Ainsi, usant du masculin au singulier pour délice, Alfred de Musset a pu écrire dans son poème Idylle :

Son nom fait mon délice, et, quand je le répète,

Je le sens, chaque fois, mieux gravé dans mon cœur.

Racine, lui, fidèle au féminin du pluriel de délices, avait écrit : « Vous qui goûtez ici des délices si pures », dans son poème Esther.

Comme amour et délice, le nom orgue aussi est aujourd’hui du genre masculin lorsqu’il est au singulier et il est féminin au pluriel, mais avec une particularité subtile : il n’est au féminin pluriel que lorsqu’il désigne un seul instrument.

Aussi, pour l’emploi du masculin au singulier pour orgue, on a pu lire de Victor Hugo, tiré du poème Dans l'église de *** du recueil Les chants du crépuscule :

L’orgue majestueux se taisait gravement 

Dans la nef solitaire ;

L’orgue, le seul concert, le seul gémissement

Qui mêle aux cieux la terre !

Pour l’emploi du mot au pluriel, l’emploi du féminin est consacrée dans l’expression Les grandes orgues, qui se retrouve dans l’ouvrage Les Grandes orgues de Dieu de Henri Douenel et Wilfrid Lucas.

Alors, on peut se demander pourquoi ces substantifs-là changent de genre dans certaines conditions, notamment lorsqu’ils sont au pluriel. C’est le lieu d’affirmer que, d’après les grammairiens et les étymologistes, le genre des noms n’a pas toujours été aussi strict qu’il y paraît. Certains mots ont au cours du temps changé de genre ou ont eu les deux genres en même temps. C’est notamment le cas pour amour et délice. 

Pour le premier cité, voici ce que qu’écrivait le célèbre grammairien Vaugelas dans son célèbre ouvrage Remarques sur la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire : « Amour : Il est masculin ou féminin, mais non pas toujours indifféremment ; car quand il signifie Cupidon, il ne peut être que masculin, et quand on parle de l’Amour de Dieu, il est toujours masculin, et non seulement on dit l’amour divin, et jamais l’amour divine, ni la divine amour, soit que nous entendions de l’amour que Dieu nous porte, ou de l’amour que nous avons pour Dieu […]. Hors de ces deux exceptions, il est indifférent de le faire masculin ou féminin. » Plus loin, il dira « Il est vrai pourtant qu’ayant le choix libre, j’userais plutôt du féminin que du masculin, selon l’inclination de notre langue, qui se porte d’ordinaire au féminin plutôt qu’à l’autre genre. » Vous voyez que l’explication de Vaugelas est tout en nuances et en subtilités. Aujourd’hui dans le langage courant, il est clair et admis par presque tous que amour est bien masculin au singulier comme le latin amor dont il est issu. Au pluriel il devient féminin, tout au moins dans le langage recherché ou littéraire, les hommes de lettres chérissant un peu plus, comme Vaugelas, le féminin au pluriel. Mais dans le langage courant, le féminin pluriel n’est pas toujours de rigueur.

Pour le second cité, à savoir délice, il a connu les deux genres jusqu’au XVIe siècle. Aujourd’hui, comme amour, il est masculin au singulier, parce qu’issu du neutre latin delicium ; il est féminin au pluriel parce qu’issu du pluriel féminin latin deliciae.

Pour orgue, les choses sont un peu différentes, surtout au pluriel. Mais retenons qu’il est également masculin au singulier, car formé sur le neutre latin organum. Au pluriel, il devient féminin, mais uniquement lorsqu’il s’agit d’un seul et même instrument de musique. Lorsqu’il en désigne plusieurs, il reste au masculin. Ainsi, André Gide a utilisé le féminin au pluriel lorsqu’il a écrit dans Si le grain ne meurt, son récit autobiographique, « Car Monsieur Dorval habitait Rouen, où il tenait à Saint-Ouen les grandes orgues que venait de livrer Cavaillé-Coll. » De la même façon, il est toujours question des grandes orgues de Notre-Dame, le féminin au pluriel étant d’usage.

Mamadou Sène est banquier et auteur.

  1. Jean-Christophe Pellat, Amour, délice et orgue : une curiosité transgenre, Le blog Chroniques Grevisse
  2. André Breton, L’amour fou, Gallimard
  3. Jun'ichiro Tanizaki, Un amour insensé, Gallimard. 
  4. Charles Baudelaire, Moesta et errabunda, Les fleurs du mal
  5. Stendhal, Correspondance, Gallimard
  6. Claude Favre de Vaugelas, Remarques sur la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire, éditions ivrea
  7. André GIDE, Si le grain ne meurt, Gallimard
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