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Par Jean Pierre Correa
Football sénégalais : quand l’invincibilité nous coûte plus cher que la défaite
Nous sommes convaincus que porter le maillot suffit. Que « Notre Teranga » gagne les matchs. Que le destin est sénégalais par défaut. Résultat : on n’envisage jamais la défaite
 
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Le Sénégal a perdu. Penalty à la dernière minute de la prolongation. Face à la Belgique. Et depuis 48h, le pays est en train de perdre autre chose : la mesure.

Parce que quand on perd au Sénégal, on ne perd pas juste un match. On perd une religion. Le football reste l’opium du peuple. Le seul baume au désespoir. Le seul palliatif à la misère qui nous fait oublier, pendant 90 minutes, que le loyer est en retard et que le courant a sauté. 

Alors forcément, quand l’opium tourne au vinaigre, il faut trouver des coupables. Vite. Fort. Bruyant.

Le syndrome de l’invincible 

D’où vient cette idée qui nous habite ? Cette conviction que nous ne pouvons pas perdre. Peut-être de 2002. Peut-être des « Lions ». Peut-être de cette fierté légitime qui, à force de se répéter, est devenue de l’arrogance.

Nous sommes convaincus que porter le maillot suffit. Que « Notre Teranga » gagne les matchs. Que le destin est sénégalais par défaut. Résultat : on n’envisage jamais la défaite. On ne la prépare pas. On ne l’accepte pas. Et quand elle arrive, on panique. On cherche. On hurle.

En Allemagne, aux Pays-Bas, les favoris sont rentrés en 16ème. La population a tourné la page le lundi matin. Direction le travail. Ici, on rejoue le match sur les plateaux, sur WhatsApp, dans les « ataya » jusqu’à 3h du matin. Comme disait quelqu’un : « si tu vois des gens tout le temps assis à faire du thé, dis-toi qu’ils ont du temps ». On a du temps. Trop de temps. Et on le brûle à commenter une défaite.

Le déballage : quand la honte cherche une jupe

Et puis les articles sont tombés. Sport News Africa en tête. « Mondial des fédéraux aux USA : soirées de gala, bouteilles d’alcool millésimées, présence de galante compagnie au menu ». 

On y lit : délégation pléthorique. Proches, familles, invités au rôle flou. Un vice-président qui inviterait créateurs de contenu et jeunes femmes. Des notes de frais qui donnent le vertige. Ambiance « nouba géante » selon le média. 

Dans la foulée, la FSF explose. Communiqué, muscles, dignité blessée : « Comportements d’une gravité extrême. Affirmations mensongères. Campagne médiatique coordonnée. Atteinte à la réputation auprès du peuple, de la FIFA, de la CAF, des sponsors. Nous porterons plainte. »

Et c’est là que la question se pose : pourquoi maintenant ? Pourquoi ce déballage ? La réponse est bête et méchante : Parce que le Sénégal a perdu. Si on avait gagné, personne n’aurait osé. On aurait parlé de « détente », de « vivre ensemble », de « délégation soudée ». La défaite rend tout le monde courageux. La victoire rend tout le monde aveugle.

L’ironie du sort : l’échec n’a pas de jupe

Soyons clairs. Si les faits sont avérés, c’est grave. Très grave. L’argent public n’est pas une caisse de gala. L’éthique n’est pas une option. Mais soyons aussi lucides : ces bouteilles millésimées n’ont pas tiré le penalty. Ces soirées n’ont pas manqué le marquage. Cette « galante compagnie » n’a pas fait la passe décisive.

C’est grave de balancer à la une des rumeurs qui peuvent détruire des familles. Des épouses, des enfants vont lire ça. Pour quoi ? Pour expliquer un but encaissé à la 120ème ? Même si tout était vrai, ce n’est pas ça qui nous a fait perdre. C’est le football. Et la beauté du sport, justement, c’est son incertitude. On peut être les meilleurs et rentrer. On peut être moyens et gagner. Faire de la défaite une affaire de mœurs, c’est la facilité. C’est refuser de regarder le vrai problème : préparation, choix tactiques, gestion du groupe, arbitrage, fatigue, manque de réalisme. C’est moins sexy que « bouteilles et influenceuses ». Mais c’est ça le sport.

l’ingratitude nationale : 48h pour oublier 30 ans de bonheur

Depuis 48h, c’est une presse qui s’acharne. Des supporters qui insultent. Des « je savais ». Des « ils nous ont trahis ». On oublie vite. Trop vite. Cette équipe nous a fait pleurer de joie. Nous a fait chanter. Nous a fait tenir debout. Être mauvais perdant, c’est un sport national. On veut des héros quand ils gagnent. On veut des têtes quand ils perdent. Il faut arrêter. Être sportif. C’est ça aussi la grandeur. Savoir perdre. Savoir dire merci. Savoir tourner la page sans brûler la maison.

La vraie question

Alors oui, interrogeons la gestion de la FSF. Auditons. Portons plainte si nécessaire. Que la justice fasse son travail. Mais n’allons pas chercher notre échec sous la jupe d’une employée de cuisine. N’allons pas chercher nos défaites dans les soirées des autres. La vraie question est ailleurs : pourquoi le football est-il devenu le seul endroit où nous avons le droit de rêver grand ? Pourquoi n’a-t-on pas la même énergie pour parler du travail, de l’école, de l’usine, de l’innovation ? Dans les pays qui gagnent sur le terrain et en dehors, on perd un match. On analyse 24h. Et on retourne au travail. Parce que c’est le travail qui développe un pays. Pas les « ataya » matin, midi et soir.

Enlevons les œillières

Mon parti pris est simple : arrêtons le déballage sordide pour masquer l’échec sportif. Si la FSF a fauté, qu’elle réponde devant la loi. Si la presse a menti, qu’elle réponde devant la loi. Mais entre-temps, regardons le match. Pas les coulisses. Pas les rumeurs.

Le Sénégal n’est pas invincible. Et c’est tant mieux. L’invincibilité rend bête. La défaite rend intelligent, si on l’accepte. Alors on range les bouteilles, on range les tweets, on range la colère. Et on se remet au travail. Parce que le plus beau but qu’on marquera cette année, ce ne sera pas dans un stade. Ce sera dans une école, un champ, un atelier, un bureau. Résolument. Et en toute lucidité. 

Et puis, il est peut-être temps d’abandonner ce nom si idiot de « Lions de la Teranga ». Non mais !!! Allô quoi !!! Vous avez déjà vu dans la savane, des Lions conquérants qui se présentent sous le nom de « Lions de l’Hospitalité ? L’hospitalité c’est exactement ce que notre défense a offert aux attaquants Français, qui n’ont eu qu’à y prendre leurs aises…

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