Invité de l'émission "Objection" sur Sud FM ce dimanche 12 avril 2026, Mamadou Ndoye, ancien ministre et figure du mouvement "Sursaut Nation Citoyen", a livré un diagnostic sans complaisance du système institutionnel sénégalais. Signataire d'une tribune récente appelant à des réformes urgentes, il identifie trois obstacles structurels qui empêchent le pays de sortir de l'ornière démocratique malgré les alternances successives.
Cette tribune intervient dans un contexte particulier : deux ans après une crise ayant fait plus de 60 morts et marquée par des emprisonnements, des tortures et des disparitions, le nouveau pouvoir promettait une "transformation systémique". Or, selon l'ancien ministre, "les alternances successives dans notre pays ne nous ont pas permis de sortir de l'ornière".
Plutôt que de dresser une liste exhaustive de réformes constitutionnelles, la tribune analyse méthodiquement "pourquoi ce blocage", explique Ndoye. Le résultat : trois "goulots d'étranglement" principaux freinent toute dynamique transformationnelle au Sénégal.
L'hyperprésidentialisme, matrice de l'autoritarisme
Le premier obstacle identifié est l'hyperprésidentialisme, que Mamadou Ndoye qualifie d'"obstacle principal à l'ancrage de la démocratie dans ce pays". Cette concentration excessive de pouvoir crée les conditions de l'autoritarisme. "Un jour un de nos présidents a dit clairement : le président de la République compte tenu de la concentration des pouvoirs à son niveau est capable de faire ce qu'il veut", rappelle-t-il, ajoutant un deuxième élément tout aussi problématique : "ne rendre compte à personne".
L'ancien ministre pointe une faille juridique béante : l'irresponsabilité présidentielle. "La responsabilité du président de la République n'est nulle part dans la légalité actuelle au Sénégal", assène-t-il. La seule faute reprochable au chef de l'État est la "haute trahison", mais "puisque la haute trahison n'est pas définie dans le texte, nulle part personne ne sait ce que c'est". Résultat : aucune possibilité réelle de reddition de compte. La tribune exige donc "une définition explicite et légale" de cette notion pour rendre le président justiciable.
Cette mainmise s'étend au pouvoir judiciaire. Mamadou Ndoye dénonce sans détour l'instrumentalisation de la justice dans les luttes politiques : "Tous les Sénégalais ont assisté à l'instrumentalisation de la justice, notamment dans les luttes politiques." La cause selon lui ? "L'exécutif est présent dans la gestion de la carrière des magistrats", notamment via la présence du chef de l'État au Conseil supérieur de la magistrature et celle du ministre de la Justice. "En tant que président du conseil supérieur de la magistrature, il influence directement le déroulement de la carrière des magistrats et par conséquent un magistrat peut être pénalisé dans sa carrière", argumente-t-il.
Le parlement n'échappe pas à cette emprise. "L'initiative parlementaire est pratiquement bloquée par le fait que toute proposition doit être accompagnée d'un certain nombre de conditions que les parlementaires ne peuvent pas remplir", déplore l'invité de Sud FM, notant que la plupart des lois votées sont des projets initiés par l'exécutif et non des propositions parlementaires.
Le système de prédation et la confiscation de la citoyenneté
Le deuxième goulot d'étranglement concerne ce que Mamadou Ndoye appelle le "système de prédation". "Ça alimente tout le clientélisme politique, ça alimente tout un système de corruption, ça alimente aussi les privilèges indus de la classe politique au pouvoir", énumère-t-il, précisant que ce système pèse lourdement sur les services essentiels (santé, éducation) qui souffrent du détournement de ressources.
La tribune met l'accent sur la "sacralité des ressources publiques" et la transparence, y compris pour les fonds spéciaux. "Cet argent lorsqu'on le gère on doit le gérer en toute clarté. Premièrement tous les gens qui sont intéressés doivent savoir comment on l'utilise", martèle l'ancien ministre, ajoutant : "Vous ne pouvez pas utiliser mon argent à moi en tant que citoyen sans que je sache à quoi vous l'utilisez et comment vous l'utilisez."
Pour les fonds spéciaux, même s'ils ne peuvent être totalement publics "par nature", Ndoye propose qu'une autorité indépendante (comme celle recevant les déclarations de patrimoine) certifie "que les montants sont réguliers et les affectations sont normales".
Sur les déclarations de patrimoine justement, le diagnostic est sévère : "Cette déclaration de patrimoine n'a aucun sens dans la mesure où la déclaration n'existe qu'à l'entrée. Il n'y a pas de déclaration à la sortie pour qu'on puisse évaluer." La tribune demande donc un système à double entrée permettant comparaison et sanctions.
L'illustration la plus frappante de ce déficit de contrôle reste la question de l'endettement. "Vous venez, on vous dit que vous êtes à 70% d'endettement par rapport au PIB et vous vous retrouvez à 132%. C'est le double et vous n'arrivez pas à situer les responsabilités", s'insurge Mamadou Ndoye. "Si l'Assemblée nationale avait le pouvoir de contrôler comme il se doit l'endettement du gouvernement, on ne serait pas dans cette situation", assène-t-il.
Le troisième obstacle concerne la "confiscation de la citoyenneté et de la souveraineté du peuple". "Le peuple ne participe pas. C'est une sorte de confiscation à travers une pseudo-démocratie représentative, c'est-à-dire le peuple comme la citoyenneté, on veut limiter cela au vote", analyse l'ancien ministre. Une fois le vote passé, "on prend le pouvoir et on fait ce qu'on veut" sans que les citoyens puissent intervenir avant les prochaines élections.
La solution proposée ? "Une fertilisation croisée entre démocratie participative et démocratie représentative" selon trois niveaux : la consultation et concertation sur les politiques publiques, la participation citoyenne allant jusqu'à la "co-construction" des politiques (notamment en éducation, santé, finances), et enfin les initiatives propres des citoyens via pétitions ou référendums d'initiative citoyenne.
"Si chaque citoyen aujourd'hui a la possibilité de donner son avis sur les politiques publiques qui se passent dans ce pays, si chaque citoyen peut participer en temps soit peu pour soutenir ces politiques là, nous serons dans une autre dynamique démocratique", plaide Mamadou Ndoye, parlant d'une démocratie "devenue substantielle" et non plus seulement formelle.
Interrogé sur la candidature de Macky Sall à la tête de l'ONU, l'invité de Baye Omar Gueye n'a pas mâché ses mots : "Je serais très fier qu'un Sénégalais soit à la tête des Nations Unies mais j'aurais honte que Macky Sall soit ce candidat-là." Il justifie cette position par "l'image tellement ternie" de l'ancien président "sur la défense de la démocratie, la défense des droits humains, la défense du droit en tant que tel dans la dernière période de l'exercice du pouvoir".
Quant à la prochaine étape, Mamadou Ndoye attend que le président Bassirou Diomaye Faye, qui a promis dans son discours de fin 2025 de rester "fermement attaché à la consolidation de la démocratie et de l'État de droit", se saisisse de ces propositions : "Nous l'avons pris au mot. Nous avons dit : 'Monsieur le président de la République, si vous souhaitez faire des réformes, nous avons analysé la situation du Sénégal. Voilà les principaux goulots d'étranglement que nous avons. Si vous les débloquez, ça vous permettra de faire le saut que vous souhaitez.'" L'objectif final : "Appeler à un référendum sur la révision constitutionnelle", seul moyen selon lui de construire "une nouvelle République capable de dire plus jamais" aux crises qui ont ensanglanté le pays entre 2021 et 2024.