Cri du coeur de Madiagne Fall. Ce handicapé visuel qui a roulé sa bosse dans plusieurs universités françaises avant d’être recruté au ministère de l’Education nationale n’est pas valorisé. Cet expert en Administration de systèmes éducatifs de l’Education et de la formation et en administration des structures d’Education pour déficients visuels et des instituts de formation pour personnes handicapées est victime de son handicap visuel au ministère de l’Education. Pourtant Madiagne Fall a préféré abandonner des offres alléchantes en France pour servir son pays et par ricochet honorer le contrat de confiance avec l’Etat du Sénégal. Ce concepteur et planificateur est comme un meuble au ministère. Il passe la journée à se tourner les pouces malgré ses compétences, alors qu’il devait être un modèle d’inclusion sociale. Madiagne Fall ne demande qu’à être valorisé pour ne pas percevoir un salaire à ne rien faire.
«IL Y A DES HANDICAPES VISUELS QUI ONT DES DOCTORATS EN FRANCE, MAIS QUI N’OSENT PAS RENTRER PAR CRAINTE D’ETRE MARGINALISES»
«En allant en France, mon objectif était de rentrer au Sénégal après mes études pour m’insérer dans la fonction publique afin de pouvoir motiver les handicapés visuels qui sont à l’étranger à revenir. Puisqu’il y a beaucoup de handicapés visuels sénégalais à l’étranger, notamment en France, qui ont des doctorats. Certains travaillent en France. Il y a également des enseignants, chercheurs dans les universités. J’en connais des handicapés visuels sénégalais qui ont plusieurs doctorats et qui veulent rentrer au Sénégal, mais ils craignent de ne pas être utilisés. Alors qu’en Europe, ils sont bien utilisés. En Europe comme en Afrique du Nord ou en Amérique du Nord, le handicap ne compte pas, mais plutôt les compétences. C’est tout à fait le contraire au Sénégal. Par exemple en Algérie, en Tunisie et au Maroc, vous verrez dans l’administration publique centrale et les grandes entreprises privées, des handicapés qui occupent des postes de responsabilité. Raison pour laquelle, les handicapés visuels n’ont pas de craintes pour leur avenir. On ne voit pas dans les pays Magrébins des élèves handicapés visuels en grève de la faim pour réclamer la poursuite de leurs études. C’est au Sénégal qu’on voit cela.
«LE MINISTERE DE L’EDUCATION NATIONALE A L’OPPORTUNITE D’INCARNER UN MODELE D’INCLUSION PARFAITE AU SEIN DE L’ADMINISTRATION PUBLIQUE, MAIS C’EST DOMMAGE…»
Lorsque je partais en France, le contrat de confiance avec l’Etat du Sénégal était que je revienne à la fin de mes études pour servir mon pays. C’est sur cette base que l’Etat a financé nos études afin qu’on donne spoir aux jeunes handicapés visuels au Sénégal. Beaucoup de mes camarades sont sceptiques, mais moi j’ai pris l’engagement de respecter ce contrat de confiance. J’avais beaucoup d’opportunités en France quant j’ai fini mes études. En France, beaucoup d’entreprises sont prêtes à employer des handicapés visuels qui ont des compétences, parce que cela leur donne une certaine notoriété sur le plan international. Mais comme j’avais un contrat de confiance, il fallait que je rentre. Effectivement, l’Etat a respecté sa part du contrat en me recrutant dès mon retour en 2014. Je suis affecté au ministère de l’Education nationale au moment où démarrait le Programme d’amélioration de la qualité, de l’équité et de la transparence (Paquet). La Direction où je suis affecté incarne par excellence l’éducation inclusive. Mais en réalité, mes compétences ne sont pas utilisées. Je suis comme un meuble au bureau. Je m’efforce même de me déplacer de direction en direction pour chercher des documents. C’est pour ne pas rester à ne rien faire. Les documents que je produis sont aussi rangés dans les terroirs. Je ne suis pas impliqué, ni associé. Pourtant, on parle d’équité et d’inclusion. D’ailleurs mes camarades qui sont en France me taquinent en me disant : «comment va l’inclusion exclusive ?». Parce que je leur raconte mon vécu au ministère. Ils me disent : «on attend de voir si le modèle Maj (sobriquet de Madiagne, Ndlr) va réussir pour rentrer». Certains sont diplômés en réseau informatique, commerce international etc., mais ils n’osent pas rentrer par crainte d’être marginalisés. Ils attendent tous de voir mon expérience pour se décider. Avec le Paquet, le ministère de l’Education nationale a l’opportunité d’incarner un modèle d’inclusion parfaite au sein de l’administration publique sénégalaise. Parce que si on m’utilise comme tous les autres travailleurs, cela va conscientiser toute la société sénégalaise afin qu’elle comprenne que les handicapés visuels ont des compétences. Puisque beaucoup pensent que les handicapés visuels ne sont aptes qu’à mendier. Même au Sénégal, il y a des ministères qui veulent recruter des handicapés visuels, mais qui hésitent parce qu’ils doutent de nos compétences.
«L’ETAT A L’OBLIGATION ET LE DEVOIR DE REUNIR TOUTES LES CONDITIONS D’EPANOUISSEMENT DES HANDICAPES DANS LE SERVICE PUBLIC»
«Pourtant, il y a des lois en ce sens et de décrets. Il y a par exemple, la loi d’orientation sociale 2010-15 du 6 juillet 2010 relative à la promotion et la protection des personnes handicapées. En son article 14, le texte stipule que l’Etat est le garant de l’épanouissement professionnel et de la valorisation des personnes handicapées surtout dans le service public. L’Etat a l’obligation et le devoir de réunir toutes les conditions afin que l’agent vivant avec un handicap puisse s’épanouir. En plus, il y a le décret 2012-1038 du 2 octobre 2012 signé par le Président Macky Sall et qui est relatif à la carte d’égalité des chances. Cette loi met l’accent sur le principe de la discrimination positive, c’est-à-dire à compétences égales, la priorité aux personnes vivant avec un handicap. Ensuite, le Sénégal a ratifié la convention des Nations Unies qui est entrée en vigueur le 3 mai 2008 et qui est relative à la promotion et à la protection des handicapés visuels. Elle met l’accent sur l’intégration sociale et économique des personnes handicapées. D’ailleurs lors du lancement de la carte d’égalité de chance en 2015, le Président Macky Sall avait demandé la promotion des handicapés».
«C’EST FRUSTRANT DE VOIR DES COLLEGUES QUI N’ONT PAS PLUS DE COMPETENCES QUE MOI…»
«La situation que je vis présentement ne motive pas les handicapés visuels sénégalais qui se trouvent hors du pays et les jeunes qui sont au pays. Pourtant l’objectif de l’Etat avec le contrat de confiance, c’était de pouvoir donner espoir aux jeunes. Mais au ministère de l’Education nationale, c’est comme si les gens n’ont pas encore compris cela. C’est frustrant de voir des collègues qui n’ont pas plus de compétences que moi, aller en mission, en séminaire. Moi je suis abandonné là-bas comme un meuble. Pourtant les spécialités dont je dispose me donnent la possibilité d’évoluer partout au sein du ministère de l’Education nationale et même dans d’autres ministères. Malheureusement au Sénégal, si on est un handicapé visuel, on est relégué au second rang. Je voudrais vraiment que les ministères offrent des services et impliquent les handicapés visuels parce qu’ils sont compétents ».
«SI JE CONTINUE A NE PAS ETRE VALORISE, CE N’EST PAS MA PERSONNE QUI SERA EN JEU, MAIS UNE CATEGORIE SOCIALE»
«Si c’était pour des questions de salaire, j’allais rester en France parce qu’il y a plus de confort là-bas. Si je reviens au Sénégal, c’est parce que je dois apporter ma contribution pour sortir mes jeunes frères handicapés de l’incertitude et du désespoir dans lesquels ils vivent. Je veux participer à l’amélioration des conditions d’existence de ces jeunes. Donc, ce que je peux faire, c’est leur montrer qu’on peut exercer dans son pays en étant handicapé visuel. Mais ce qui peut me faciliter cette tache, c’est le ministère de l’Education nationale qui n’a pas encore compris cette mission. Les autorités du ministère sont informées et les collègues sont sensibilisés, mais les choses ne changent pas. Si on continue sur cette lancée, on va repartir à zéro. Pourtant l’Etat a consacré un investissant important pour notre formation à l’étranger. Cet investissement doit être utile. Je dois rendre à l’Etat la monnaie de sa pièce en participant à l’amélioration de l’équité et à la concrétisation de l’inclusion au sein de l’administration publique. A travers ma personne le ministère de l’Education peut incarner le symbole de l’inclusion et être une référence pour les autres ministères. Cela allait changer la vision négative de la société sénégalaise sur les handicapés visuels. La société allait comprendre que le handicap n’est pas un obstacle, mais une circonstance qu’on peut surmonter surtout avec les nouvelles technologies. Nous avons des ordinateurs qui nous permettent de travailler. Aujourd’hui, on peut échanger des emails avec n’importe qui. Donc, je voudrais que le ministère comprenne qu’il a toutes les chances pour être une référence en matière d’inclusion professionnelle. Si je continue à ne pas être valorisé, ce n’est pas la personne de Madiagne qui sera en jeu, mais une catégorie sociale. Car, je suis un ambassadeur des handicapés visuels au sein de l’administration publique. Il faut que les autorités comprennent qu’en me valorisant, elles donnent espoir à toute une catégorie de personnes».