L’incendie survenu à la Médina à Dakar en début de semaine, repose à la conscience collective les questions d’assainissement des écoles coraniques et du détournement de la foi religieuse au profit des abus sociaux et, notamment, la maltraitance des enfants. Les 9 morts de lundi dernier viennent s’ajouter aux milliers que la non protection civile et l’exploitation anarchique de l’espace public ont enregistrés ces dernières années, sans grand changement dans les comportements et la gouvernance.
« Si le pouvoir n’est pas résolu à forcer l’obéissance, il n’y a plus de pouvoir (…) ». Les perfectionnistes de l’ordre public taxés d’anarchistes ont d’ailleurs ajouté à ce constat du philosophe Alain que « le pouvoir est dans la rue ». Et c’est bien le cas de le dire devant les dégâts de l’incendie survenu dans la nuit de dimanche à lundi dernier au quartier populeux de la Médina à Dakar. La dimension sociale de ce type de méga drame est effroyable. Elle tient surtout au nombre de victimes : Les plus immédiates sont neuf petits innocents qui n’avaient pas demandé à venir au monde et qui y ont gratuitement donné leurs vies. Et par extension, des millions de potentielles victimes qui écument les rues de Dakar et environs pour faire la manche sous les yeux du monde entier, en attendant leur tour. Passons sur les adultes et leur lot d’incivisme et de gabegie ancré dans leur existentialisme moral déjà hypothéqué.
En cas de drame, puisque le cas de Medina n’est pas une grande première, tous les acteurs, les politiques en premiers, se produisent sur le théâtre des casses pour multiplier de belles rhétoriques de la consternation. Les représentants de collectivités locales décentralisées, à l’instar du maire de Dakar, dénoncent à nouveau l’occupation anarchique de l’espace public. Un vieux débat plein de déjà entendu. Khalifa Sall marque tout de même le coup lorsqu’il constate pour le déplorer que le pire c’est que « chacun veut sa part de République » et de ce fait, la gestion de l’espace est d’une telle désorganisation que les soldats du feu éprouvent d’innombrables difficultés pour arrêter les flammes en colère. Pour le patron du Parti socialiste, Ousmane Tanor Dieng, chacun doit se demander quelle est sa part de responsabilité. D’où les ritournelles de responsabilité partagée qui reviennent à tous les bouts de phrases, lorsqu’on ne parle pas tout simplement de responsabilité de l’Etat. Qui voudrait-on qu’on le tienne pour responsable dans la chute d’une espèce de tour de Babel que la loi et la foi ont quittée depuis des lustres.
Education à la religion
Les premiers éléments recueillis sur place font état d’un feu nu, c’est-à-dire une flamme qui n’est pas du tout née d’un court-circuit électrique. C’est dire que l’incurie avait fait son nid dans ce foyer de talibés sans adultes, même pas le marabout présumé responsable de l’avenir de ces gosses en quête de foi en Dieu, leur seul vrai parent. Personne n’irait jusqu’à faire insulte à la laïcité sénégalaise en décrétant tout de go comme Renan que « le plus mauvais état social, c’est l’état théocratique, comme l’islamisme et l’ancien État pontifical, où le dogme règne directement d’une manière absolue ». Mais si entre autres déclarations sur les lieux de la terreur, celle de Mansour Sy Djamil établit qu’il est très facile de tout reverser sur les enfants de la rue, alors force est de reconnaître que le spectacle poignant des centaines de milliers de bouts de bois de Dieu qui arpentent les rues de Dakar, le regard famélique, sans avenir, pieds nus et mal couverts dans des haillons râpés aux odeurs de drogue, nous a déjà tous rendus inhumains. Depuis une vingtaine d’années, nombre d’organisations non gouvernementales et de projets ont dénoncé avec ou sans dividendes sociopolitiques, cette question de la maltraitance des enfants dans celles des daaras qui polluent ce volet de l’éducation islamique. Mais plus de discours que d’actions, le nombre d’enfants de la rue explose impunément au fil des mois. Rien n’est fait.
Tous les programmes proclamés ont échoué, au point où certains observateurs se demandent plutôt pourquoi ne peut-on pas inscrire l’enseignement coranique et le catholicisme dans le système éducatif sénégalais ? Cela permettrait de contourner l’emprise des grandes familles religieuses qui obstruent les politiques de changement au nom du peu de croyance musulmane qui reste, dit-on, dans quelques daaras aussi sérieuses que celles qui prospèrent en occident. Les parents ne paieront que l’inscription, à défaut des subventions de l’Etat et donc ne pourraient pas toujours démissionner en abandonnant leur progéniture aux mains de maîtres coraniques mercantilistes. Ces parents musulmans soucieux d’inculquer les valeurs de l’Islam aux enfants, si on leur concède l’argument, partagent leur vœu avec les parents d’élèves chrétiens où les écarts de formation qui hypothèquent l’avenir des enfants sont relativement dépassés. Tout cela pourrait se faire dans les écoles publiques sur les cendres des daaras qui justifient le gros des effectifs de la rue. Le Macky Sall très en colère qui a insisté sur les mesures sévères n’a plus que son décret pour passer à l’action sans penser aux marabouts ou à l’imagerie du Maslaa sociologique qui l’étreint, car « toutes les révolutions modernes - mêmes les plus douloureuses - ont abouti au renforcement de l’Etat ». Albert Camus eut raison très tôt dans son célèbre ouvrage « l’homme révolté », puisque la mise à disposition des plus beaux textes sur la maltraitance des enfants et des plus parfaites enquêtes sur la situation des enfants déshérités ne suffisent plus à faire le ménage. Une mendicité qui jadis fut partie prenante de l’éducation religieuse la plus exemplaire. Ses anciens adeptes, aujourd’hui cadres supérieurs et hauts commis de l’Etat, en ont renvoyé les principes et la moralité aux calendes bantoues, puisque la bénédiction politique des chefs religieux suffit. Bien de sénégalais modestes reconnaissent, impuissants, cette plaie au fond de nous-mêmes : « Dis-moi quelle jeunesse tu as et je te dirai quel pays tu seras ».
Education tout court
Pour le reste, l’incendie de la Médina réitère les enseignements que le Joola et les autres incendies ont apportés dans le carcan politico-administratif de l’Etat. La normalisation et la protection civile, les services de police de l’Etat et la société civile se rejettent le tort tout le temps, à travers les medias, quand ils ne sont pas absorbés par le débat politique, la seule matière à consommer de l’opinion en danger. Les uns regrettent leur manque de pouvoir de coercition et d’autres le trafic d’influence, sans compter les lenteurs administratives à l’origine de l’inertie tant décriée de l’Etat. Il est superflu de faire appel aux deux bureaux de contrôles de l’urbanisme, qui opèrent en silence comme si l’établissement humain se portait à merveille au Sénégal. Tout est pourtant écrit, depuis le plan d’aménagement de Dakar projeté jusqu’en 2025 jusqu’aux lois et règlements qui régissent la construction du bâtiment. Malheureusement, le Sénégal est à l’image de ces pays du tiers monde où l’autorisation de construire définit le reste de la procédure, à savoir le certificat d’habitabilité, le certificat de conformité et tout autre document délivré par la bureaucratie centrale sans visite de terrain. L’ancien Président de l’ordre des architectes, Jean Charles Tall, interrogé par la RFM cette semaine, indiquait en connaissance de cause « qu’il y a une mafia derrière cette histoire ». C’est l’autre terreau fertile de la corruption qui repose la question de l’éducation vertueuse dans la conscience collective. S’y ajoute la psychose de ces branchements électriques en toile d’araignée, qui animent le décor informel des quartiers et des marchés de Dakar. C’est un tableau très peu exhaustif, qui montre bien que nous sommes tous exposés à ces incendies opportuns et qu’il est plus urgent de prévenir, que d’attendre la sortie des rescapés pour en faire le serment de la prise en charge.