Comme tu le sais, je suis à la fois membre de Sursaut Citoyen avec toi et militant de Pastef. C'est précisément cette double appartenance qui me conduit à réagir à certaines de tes déclarations dans une interview largement reprise par les médias sous le titre : « Cette révision constitutionnelle est devenue un objet de lutte de pouvoir. »
Nos engagements communs pour une démocratie plus exigeante m'autorisent, je l'espère, à discuter fraternellement de tes analyses.
Tu affirmes d'abord : « Je ne comprends pas la soudaine précipitation de ces deux responsables… » Puis tu rappelles qu'Ousmane Sonko aurait successivement expliqué que le principal problème du Sénégal résidait dans le manque d'autorité de l'État avant de soutenir que les difficultés du pays étaient essentiellement d'ordre économique.
Présentée ainsi, ton analyse laisse entendre qu'Ousmane Sonko aurait constamment changé de diagnostic sur les causes de la situation du Sénégal. Cette lecture me paraît fausse et injuste.
Depuis la création de Pastef, Ousmane Sonko a constamment défendu l'idée d'un « changement systémique », convaincu que les difficultés du Sénégal trouvent leur origine dans le fonctionnement même des institutions, de l'État et de la gouvernance. Son engagement contre l'hyperprésidentialisme et en faveur d'une meilleure gouvernance démocratique n'est donc ni soudain ni improvisé.
Qu'il ait, selon les circonstances, insisté davantage sur le déficit d'autorité de l'État ou sur l'urgence économique ne constitue pas une contradiction. Il s'agit plutôt d'accents différents portés sur des dimensions complémentaires d'une même crise.
Si tu avais voulu adopter une lecture plus bienveillante, tu aurais simplement constaté qu'après deux années passées au sein de l'Exécutif, il n'a pas réussi à engager cette réforme constitutionnelle.
Ce constat est exact.
Mais il appelle immédiatement une précision essentielle : durant toute cette période, Ousmane Sonko n'était que Premier ministre. Or, dans notre système institutionnel, le Premier ministre ne dispose pas de l'initiative des révisions constitutionnelles.
Tu connais d'ailleurs cette réalité pour l'avoir toi-même vécue lorsque tu étais ministre de l'Éducation nationale et des Langues nationales dans le gouvernement d'union nationale dirigé par Habib Thiam sous la présidence d'Abdou Diouf. Représentant de la LD/MPT dans un gouvernement «néocolonial», tu as certainement dû adapter tes priorités, modifier tes tactiques et composer avec les résistances du pouvoir en place. Au terme de cette expérience, peu des objectifs que tu t'étais fixés ont certainement pu être pleinement réalisés.
Cette expérience devrait justement te permettre de mesurer les contraintes auxquelles Ousmane Sonko a été confronté en tant que Premier ministre du président Bassirou Diomaye Faye.
Tu soutiens ensuite que « les amendements introduits semblent avoir eu pour objectif d'affaiblir le président de la République » et tu en conclus que cette révision constitutionnelle constitue essentiellement un enjeu de pouvoir.
Cette interprétation me semble relever davantage du procès d'intention que de l'analyse institutionnelle.
Pourquoi considérer que l'objectif serait nécessairement d'affaiblir le président de la République plutôt que de rééquilibrer les pouvoirs ?
Il suffit pourtant de comparer le contenu de la loi n°18/2026 avec les recommandations de la Commission nationale de réforme des institutions (CNRI) pour constater que les principales dispositions relatives à l'incompatibilité des fonctions, au renforcement des pouvoirs du Premier ministre, à l'autonomie de l'Assemblée nationale et à l'indépendance du pouvoir judiciaire reprennent très largement les orientations formulées par la CNRI.
Je m'attendais plutôt de ta part à reconnaître cette avancée, tout en soulignant, à juste titre, que plusieurs recommandations importantes de la CNRI restent absentes du texte : la modernisation de la vie politique, la reconnaissance des candidatures individuelles, la consécration de nouveaux droits ou encore le verrouillage définitif de la limitation des mandats présidentiels.
Une telle critique aurait été constructive.
En revanche, réduire l'ensemble de cette réforme à une simple tentative d'affaiblissement du président revient à discréditer tout effort de rééquilibrage institutionnel entrepris par l'Assemblée nationale.
S'agissant enfin de ta critique de la méthode retenue, une initiative parlementaire portée par la majorité, et de ton refus d'y voir un prolongement des Assises nationales ou de la CNRI, je n'y reviendrai pas longuement.
Le débat est désormais largement dépassé. Le président de la République a choisi de renvoyer cette question soit devant la Cour constitutionnelle pour qu'elle apprécie sa conformité à la Constitution, soit devant le peuple souverain à travers un référendum.
L'ultime arbitre sera donc, non les commentateurs, mais les institutions de la République et, le cas échéant, les citoyens eux-mêmes.
Au terme de cette lecture, je dois t'avouer ma déception.
Non parce que tu critiques Pastef ou Ousmane Sonko, cette critique est parfaitement légitime, mais parce que tes propos me semblent s'inscrire dans une posture de contestation quasi systématique de Pastef et d’Ousmane Sonko qui tend à réduire chacune de leurs initiatives à une simple stratégie de conquête du pouvoir.
Cette grille de lecture, de plus en plus répandue dans certains secteurs de la société civile sénégalaise, risque d'empêcher toute appréciation équilibrée des réformes proposées, quelles qu'elles soient.
Or notre responsabilité d'intellectuels et de citoyens engagés est précisément d'évaluer les actes politiques à l'aune de leur contenu, de leurs effets et de leur conformité aux principes démocratiques, plutôt qu'à travers les intentions que nous prêtons à leurs auteurs notamment Pastef et Ousmane Sonko.