Il est des polémiques qui valent moins par leur bruit immédiat que par ce qu’elles révèlent silencieusement du monde. Celle née des propos tenus par une sénatrice paraguayenne à l’endroit de Kylian Mbappé appartient à cette catégorie. On aurait tort d’y voir seulement une injure raciste de plus, une maladresse verbale ou une dérive individuelle. L’affaire est plus profonde. Elle touche à une question centrale de notre temps : qu’arrive-t-il lorsque, dans l’imaginaire mondial, un homme noir devient le visage d’une grande nation européenne ?
Kylian Mbappé n’est pas seulement un joueur de football. Il est devenu une figure planétaire. Il incarne à la fois la performance sportive, la visibilité médiatique, la jeunesse mondialisée, la réussite sociale et une certaine idée contemporaine de la France. C’est précisément cela qui dérange. Non pas seulement qu’il soit noir. Mais qu’il soit noir et français. Qu’il soit noir et capitaine. Qu’il soit noir et symbole national. Qu’il puisse représenter, sans demander permission, une nation que certains imaginent encore selon des catégories anciennes: la couleur, l’origine, le sang, la généalogie.
La polémique ne vise donc pas seulement Mbappé. Elle révèle une difficulté persistante à penser les nations modernes comme des communautés politiques plurielles. Elle montre que, pour certains regards extérieurs, l’appartenance nationale reste prisonnière d’une représentation ethnique. Comme si l’on ne pouvait être pleinement français qu’à condition de correspondre à une image héritée, figée, presque muséale de la nation.
Or une nation n’est pas une couleur de peau. Elle n’est pas une biologie. Elle n’est pas un visage unique transmis de génération en génération. Une nation est une histoire commune, une communauté de destin, une volonté de vivre ensemble, une construction politique toujours recommencée.
C’est ici que l’affaire Mbappé devient intéressante pour la pensée. Elle ne nous oblige pas seulement à condamner le racisme, ce qui est nécessaire. Elle nous oblige à comprendre pourquoi certains continuent de vivre la diversité comme une anomalie, alors qu’elle est devenue l’une des formes ordinaires du monde contemporain.
Mbappé dérange parce qu’il rend visible ce que beaucoup refusent encore de voir : les nations du XXIe siècle ne sont plus des blocs homogènes. Elles sont faites de circulations, de migrations, de rencontres, de mémoires mêlées, de filiations multiples. Elles sont traversées par l’Afrique, par l’Europe, par les diasporas, par les langues, par les héritages coloniaux, par les histoires familiales et par les imaginaires mondialisés.
Le football, dans cette affaire, n’est qu’un théâtre. Mais c’est un théâtre puissant. Il donne à voir, en quelques images, ce que les discours politiques peinent parfois à reconnaître. Une équipe nationale moderne est souvent un résumé vivant de la société qu’elle représente. Elle raconte ses blessures, ses contradictions, ses réussites, ses métissages et ses promesses.
Un homme noir peut incarner la France
Lorsque Mbappé porte le maillot de la France, il ne demande pas à être toléré. Il représente. Il ne se situe pas à la marge de la nation. Il en est l’un des visages les plus visibles. C’est cette centralité qui trouble les imaginaires racialisés. Le racisme accepte parfois la présence minoritaire, subalterne ou décorative. Il supporte plus difficilement la représentation, le leadership, la centralité symbolique.
Voilà pourquoi cette affaire dépasse la France, le Paraguay et le football. Elle interroge notre capacité collective à entrer réellement dans le monde qui vient. Un monde où les appartenances seront de plus en plus complexes, où les identités seront de plus en plus composites, où les figures nationales ne correspondront plus aux vieux portraits imaginés par les nationalismes fermés. Ce qui est en jeu, ce n’est donc pas seulement la dignité d’un joueur. C’est la possibilité même de penser une citoyenneté sans assignation raciale. Un homme d’origine africaine peut être au cœur d’une nation européenne. Un enfant des diasporas peut devenir le symbole d’un pays. Et cela ne diminue pas la nation. Cela l’élargit. Le grand enjeu du XXIe siècle sera peut-être là : apprendre à habiter des appartenances multiples sans les vivre comme des menaces. Comprendre qu’une nation forte n’est pas celle qui se ferme sur une image unique d’elle-même, mais celle qui parvient à transformer sa diversité en récit commun.
L’affaire Mbappé nous rappelle ainsi une vérité simple, mais encore difficile à accepter pour beaucoup : le monde a changé plus vite que nos imaginaires. Et c’est peut-être pour cela qu’un homme noir, lorsqu’il devient le visage d’une nation, oblige encore le monde à se regarder dans le miroir.
Khadiyatoulah Fall
Professeur émérite, Québec-Canada