Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les Nations unies naquirent d'une ambition sans précédent : préserver les générations futures du fléau de la guerre en substituant la primauté du droit à celle de la puissance. Au cœur de cette architecture fut institué le Conseil de sécurité, gardien de la paix internationale et incarnation d'un multilatéralisme fondé sur la responsabilité collective.
Près de quatre-vingts ans plus tard, le monde a profondément changé. Les équilibres géopolitiques se sont déplacés, les puissances se sont diversifiées et les défis globaux se sont complexifiés. Pourtant, le Conseil de sécurité demeure largement organisé selon les rapports de force hérités de 1945. Une interrogation s'impose alors : une institution qui ne reflète plus les réalités du XXIᵉ siècle peut-elle encore prétendre incarner l'universalité qu'elle revendique ?
Cette question trouve une illustration saisissante dans la place réservée à l'Afrique. Deuxième continent le plus peuplé, premier bloc diplomatique de l'Assemblée générale des Nations unies, espace géostratégique devenu incontournable et principal théâtre des opérations de paix, le continent demeure pourtant absent du cercle des membres permanents du Conseil de sécurité. Cette contradiction ne constitue plus seulement une anomalie historique ; elle met à l'épreuve la crédibilité même du système multilatéral.
Dès lors, la réforme du Conseil de sécurité dépasse la seule revendication africaine. Elle interroge la capacité des Nations unies à demeurer en phase avec l'Histoire et à préserver leur légitimité dans un ordre international en profonde mutation.
L'Afrique, une présence devenue indispensable à la crédibilité des Nations unies
L'Afrique ne revendique pas une place permanente au Conseil de sécurité au nom d'une réparation symbolique du passé. Elle la réclame parce que les réalités du XXIᵉ siècle imposent une redéfinition de la gouvernance mondiale. Une institution chargée de garantir la paix internationale ne peut durablement conserver sa légitimité si elle demeure en décalage avec les profondes transformations du monde contemporain.
Avec cinquante-quatre États, soit près de 28 % des membres des Nations unies, l'Afrique constitue le plus important groupe géographique de l'Assemblée générale. À ce poids institutionnel s'ajoute une dynamique démographique exceptionnelle. Le continent compte aujourd'hui plus de 1,4 milliard d'habitants, dont près de 70 % ont moins de trente ans. À l'horizon 2050, un être humain sur quatre vivra en Afrique. Comment prétendre façonner l'avenir du monde sans donner une voix permanente au continent qui en représentera bientôt l'une des principales forces humaines ?
Cette légitimité est renforcée par la place qu'occupe désormais l'Afrique dans les équilibres stratégiques internationaux. Ses immenses réserves de minerais critiques, d'hydrocarbures et de terres rares la placent au cœur des transitions énergétique, industrielle et numérique. Sa position géographique, à la croisée de l'Atlantique, de l'océan Indien, de la Méditerranée et de la mer Rouge, en fait un espace essentiel pour la sécurité des routes maritimes et la stabilité des échanges internationaux. Loin d'être une périphérie, l'Afrique est devenue l'un des centres de gravité de la géopolitique contemporaine.
Le paradoxe est d'autant plus saisissant que le continent demeure le principal théâtre des opérations de maintien de la paix et de nombreuses initiatives de consolidation de la paix conduites par les Nations unies. L'Afrique se trouve ainsi au cœur des décisions du Conseil de sécurité sans disposer d'une représentation permanente lui permettant d'en orienter durablement les choix.
C'est pour corriger cette contradiction que l'Union africaine a adopté, en 2005, le Consensus d'Ezulwini, qui exprime la position commune du continent en faveur de deux sièges permanents et de deux sièges non permanents supplémentaires au Conseil de sécurité. Cette revendication ne procède ni d'un privilège ni d'une faveur. Elle traduit l'exigence d'une gouvernance internationale plus représentative, plus équilibrée et donc plus crédible.
La véritable question n'est donc plus de savoir si l'Afrique mérite une place permanente au Conseil de sécurité. Elle est de déterminer si les Nations unies peuvent encore prétendre incarner l'universalité sans intégrer durablement un continent devenu l'un des acteurs majeurs de l'avenir du monde.
L'unité africaine, condition de la crédibilité de la réforme
Reconnaître à l'Afrique deux sièges permanents au Conseil de sécurité constituerait une avancée historique. Mais cette réforme ne sera pleinement crédible que si le continent démontre sa capacité à parler d'une seule voix. Le moment est venu de transformer une revendication légitime en un véritable projet politique africain.
Le Consensus d'Ezulwini a permis d'affirmer une position commune sur le principe de la réforme. Pourtant, une question demeure : quels États porteront durablement la voix de l'Afrique au sein de l'organe le plus stratégique des Nations unies ? Tant que cette interrogation restera sans réponse consensuelle, les défenseurs du statu quo continueront d'y voir le signe d'une Afrique encore fragmentée.
Le continent ne manque pourtant pas d'États disposant d'une influence diplomatique reconnue, d'un poids démographique ou économique significatif et d'une expérience des responsabilités internationales. L'Afrique du Sud, le Nigeria, l'Égypte et l'Algérie figurent naturellement parmi les pays dont les atouts sont largement reconnus. Mais le véritable enjeu dépasse les ambitions nationales. Il s'agit moins de désigner les États les plus puissants que de choisir ceux qui inspirent la confiance du continent et qui seront capables d'exprimer, avec constance, les intérêts des cinquante-quatre nations africaines.
Cette désignation devrait reposer sur des critères librement acceptés par tous : la stabilité institutionnelle, le poids démographique et économique, la capacité diplomatique, la contribution à la paix et à la sécurité ainsi que l'engagement constant en faveur de l'intégration africaine. C'est à cette condition que les futurs représentants permanents disposeront de la légitimité politique indispensable pour parler au nom de l'Afrique.
En définitive, la réforme du Conseil de sécurité ne sera véritablement accomplie que si elle repose sur une Afrique à la fois reconnue par la communauté internationale et suffisamment unie pour faire de ses futurs sièges permanents l'expression d'un destin collectif plutôt que la consécration d'intérêts nationaux
Conclusion
La réforme du Conseil de sécurité ne constitue plus une revendication portée par l'Afrique ; elle est devenue une exigence pour la crédibilité même des Nations unies. Une institution créée pour incarner l'universalité ne peut durablement demeurer le reflet des équilibres géopolitiques de 1945 alors que le monde s'est profondément transformé.
L'Afrique ne demande ni un privilège ni une faveur. Elle réclame la reconnaissance d'une réalité historique, démographique, diplomatique et stratégique qui fait désormais d'elle l'un des acteurs majeurs de l'ordre international. Mais cette exigence de justice appelle une responsabilité tout aussi impérieuse : celle de renforcer son unité afin de désigner, dans un esprit de consensus, les États les plus aptes à porter durablement la voix du continent.
L'Histoire offre parfois aux peuples des rendez-vous qu'ils ne peuvent différer sans compromettre leur avenir. Celui-ci en est un. Les membres permanents du Conseil de sécurité devront reconnaître que l'avenir du multilatéralisme passe par une réforme courageuse de ses institutions. Les États africains, quant à eux, devront démontrer que leur aspiration à une représentation permanente s'accompagne d'une vision commune, d'une volonté politique affirmée et d'un sens élevé de l'intérêt général.
Au-delà du destin de l'Afrique, c'est celui de la gouvernance mondiale qui se joue. Les Nations unies auront-elles l'audace de se réformer pour demeurer fidèles à leur vocation universelle ? Les grandes puissances accepteront-elles d'adapter l'ordre international aux réalités du XXIᵉ siècle ? Et l'Afrique saura-t-elle transformer son immense potentiel en une force politique capable d'influencer durablement les décisions qui engagent l'avenir de l'humanité ?
À ces interrogations, l'Histoire attend désormais une réponse. Des décisions prises aujourd'hui dépendront peut-être non seulement la crédibilité des Nations unies, mais aussi l'avenir du multilatéralisme et celui de la paix universelle.
M. El Hadji Amadou Niang, docteur en droit international, est ancien fonctionnaire international à l’Organisation de l’Unité Africaine et au secrétariat général de l’ONU, ancien Ambassadeur du Sénégal et consultant international de haut niveau.