(SenePus) - C'est un mythe qui a la vie dure. Celui d'une métropole généreuse ayant bâti routes, écoles et hôpitaux dans ses colonies, à ses frais, par pur esprit civilisateur. Un récit encore tenace dans une partie de l'opinion française, régulièrement mobilisé pour relativiser le bilan de la colonisation ou justifier un supposé « bilan positif ». Des travaux académiques rigoureux, rappelés dans un épisode du podcast Le Fil histoire de France Culture diffusé le 13 février 2026, démontent méthodiquement cette construction mémorielle.
Le point de départ est juridique et sans ambiguïté. En 1901, la France adopte une loi qui fixe le principe d'autosuffisance financière des colonies. Concrètement, chaque territoire colonial doit fonctionner sur son propre budget, alimenté par les recettes fiscales générées localement. Aucun transfert budgétaire depuis Paris n'est prévu pour les dépenses civiles, c'est-à-dire précisément celles qui financent les infrastructures, l'administration, la santé et l'éducation.
Ce principe, loin d'être un détail réglementaire, constitue l'architecture même du système colonial français. Il signifie que les routes, les ponts, les hôpitaux et les écoles tant vantés par les nostalgiques de l'empire n'ont pas été construits avec l'argent du contribuable français. Ils l'ont été avec les impôts, les taxes et le travail, souvent contraint, des populations colonisées elles-mêmes. Comme le résume l'historienne Camille Lefebvre, directrice de recherche au CNRS et directrice d'études à l'EHESS, interviewée par France Culture : « Ce n'est pas la colonisation qui a construit des routes, des écoles et des hôpitaux dans les territoires colonisés. Ce sont les impôts et le travail des populations colonisées, elles-mêmes, qui ont financé ces infrastructures. »
Cette réalité a été solidement documentée par la recherche économique. Les économistes Denis Cogneau et Elise Huillery ont consacré deux décennies à analyser des milliers de documents d'archives pour retracer les flux financiers entre la métropole et ses colonies. Leur conclusion, rapportée par France Culture, est sans appel : sur l'ensemble de la période coloniale, entre 1833 et 1962, la France n'a dépensé qu'environ 1 % de son PIB métropolitain annuel dans ses colonies du Maghreb, d'Afrique subsaharienne et d'Asie.
Un chiffre d'une maigreur spectaculaire au regard de l'immensité des territoires contrôlés, de l'Indochine à Madagascar, de l'Algérie à l'Afrique-Occidentale française ; et de la durée de la présence coloniale, qui s'étend sur plus d'un siècle. Il réduit à néant le mythe d'un empire coûteux pour la France, souvent invoqué pour réclamer une forme de reconnaissance, voire de gratitude, de la part des anciennes colonies.
L'argent de Paris allait aux militaires, pas aux écoles
Plus révélateur encore : le peu d'argent que la métropole a effectivement envoyé dans les colonies n'a pas servi à construire quoi que ce soit de « civilisateur ». Les transferts métropolitains ont été consacrés, dans leur immense majorité, aux dépenses militaires, c'est-à-dire au maintien de l'ordre colonial, à la répression des résistances et à la projection de la puissance française, selon les travaux cités par France Culture.
Il y a là une ironie cruelle. L'argent français a servi à contrôler des populations qui, elles, finançaient de leur poche et de leur sueur le fonctionnement quotidien du système qui les assujettissait. Les salaires des administrateurs coloniaux, les coûts de fonctionnement des administrations, les infrastructures de transport nécessaires à l'exploitation des matières premières : tout cela provenait des recettes fiscales locales. Et lorsqu'un hôpital ou une route était construit, les fonds ne venaient pas de Paris mais des taxes et du travail de ceux qui y résidaient, un travail souvent peu rémunéré, voire contraint, souligne France Culture.
Car l'autre dimension occultée par le récit de la « mise en valeur » coloniale est celle du travail forcé. Le code de l'indigénat, en vigueur dans les colonies françaises d'Afrique de 1887 à 1946, imposait aux populations locales des corvées obligatoires (construction de routes, de voies ferrées, de bâtiments administratifs) sans rémunération ou contre un salaire dérisoire. Le régime des prestations, forme institutionnalisée du travail forcé, a mobilisé des millions de personnes à travers le continent africain pour bâtir les infrastructures dont la France se prévaut encore aujourd'hui.
En Afrique-Occidentale française, les grands chantiers d'infrastructure, dont le chemin de fer Dakar-Niger, le port d'Abidjan, les routes reliant les zones d'exploitation agricole aux ports d'exportation, ont été réalisés dans des conditions qui, relues à l'aune du droit contemporain, s'apparentent à de l'esclavage organisé par l'État. Les témoignages historiques, les rapports administratifs d'époque et les travaux d'historiens comme Babacar Fall ou Mamadou Diouf documentent abondamment les réquisitions de main-d'œuvre, les conditions de travail inhumaines et la mortalité effroyable sur ces chantiers.
Ces données ne sont pas nouvelles dans le monde académique. Mais leur vulgarisation reste insuffisante, et le mythe de la « France généreuse » continue d'irriguer le débat public, en France comme dans les anciennes colonies. Chaque fois qu'un responsable politique français évoque les « aspects positifs de la colonisation », chaque fois qu'un éditorialiste oppose les « infrastructures laissées » aux demandes de réparations, c'est cette falsification historique qui est reconduite.
Dans le contexte africain actuel, marqué par une montée des discours de souveraineté et de décolonisation, ces rappels historiques prennent une résonance particulière. Ils viennent étayer, par la rigueur des chiffres et des archives, ce que les mouvements panafricanistes affirment depuis des décennies : la colonisation n'a pas été un projet de développement, mais un système d'extraction dont les colonisés ont supporté l'essentiel du coût.
La prochaine fois que le mythe de la « France bâtisseuse » ressurgira dans un débat télévisé ou sur les réseaux sociaux, il suffira de rappeler ce chiffre : 1 % du PIB métropolitain en 130 ans. Et de poser la question qui dérange : si ce ne sont pas les Français qui ont payé, alors qui l'a fait ?