(SenePlus) - Dans un entretien publié le 21 juin 2026 par Le Grand Continent, le journaliste Gilles Gressani interroge le politologue britannique Hugo Drochon sur l’actualité des théories de l’élitisme politique à l’heure où l’Europe semble confrontée à une montée des forces souverainistes, dix ans après le référendum sur le Brexit. L’auteur de l’ouvrage Elites and Democracy y défend l’idée que les travaux de Gaetano Mosca, Vilfredo Pareto et Robert Michels demeurent particulièrement utiles pour comprendre les mutations du paysage politique contemporain.
L’analyse part d’un constat paradoxal. Alors que le Brexit avait suscité des craintes d’éclatement de l’Union européenne, aucun mouvement comparable n’a véritablement réussi à s’imposer sur le continent au cours de la dernière décennie. Pour Hugo Drochon, cette évolution ne traduit pas un recul du souverainisme ou du populisme, mais plutôt une transformation de leur stratégie. Les partis de droite radicale ont progressivement abandonné l’idée de quitter l’Union européenne pour privilégier une influence exercée depuis l’intérieur de ses institutions.
Afin d’expliquer ce phénomène, le chercheur mobilise d’abord la pensée de Gaetano Mosca, selon laquelle toute société est dirigée par une minorité organisée face à une majorité dispersée. Pour Mosca, la démocratie ne supprime pas la domination des élites ; elle en modifie simplement les modalités. Drochon rappelle ainsi que le théoricien italien considérait que « la démocratie de masse élargit les possibilités de gouvernance des élites plutôt que de les limiter ». Cette lecture conduit à relativiser les discours présentant les victoires électorales populistes comme des révolutions politiques majeures. Derrière les changements de dirigeants, les mécanismes de pouvoir demeurent largement structurés par des groupes organisés capables de capter et d’orienter les aspirations populaires.
L’entretien accorde une place centrale à la théorie de la « circulation des élites » développée par Vilfredo Pareto. Selon ce dernier, l’histoire politique ne correspond pas à une alternance entre domination et émancipation populaire, mais au remplacement continu d’une élite par une autre. Drochon rappelle cette formule célèbre de Pareto selon laquelle « l’histoire est un cimetière d’aristocraties ». Les élites ne disparaissent jamais réellement ; elles sont progressivement remplacées par de nouveaux groupes qui parviennent à s’imposer grâce à des changements économiques, sociaux ou technologiques.
À travers cette grille de lecture, le politologue interprète l’évolution récente de l’extrême droite européenne. Il estime que le Brexit a constitué une rupture spectaculaire mais coûteuse, dont les partis nationalistes continentaux ont tiré des leçons. Plutôt que de provoquer une sortie de l’Union, ils cherchent désormais à influencer son fonctionnement et à remodeler ses orientations. Comme l’explique Drochon, « au lieu de quitter l’Union, on entreprend de la coloniser de l’intérieur, d’en capturer les institutions, d’en infléchir les politiques ». Selon lui, la disparition des projets de « Frexit » ou d’« Italexit » ne signifie donc pas la fin de la contestation de l’ordre européen, mais sa mutation stratégique.
L’universitaire mobilise également la célèbre distinction opérée par Pareto entre les « renards » et les « lions ». Les premiers gouvernent par la négociation, le compromis et la ruse, tandis que les seconds privilégient l’autorité, l’unité et la force. À ses yeux, les démocraties occidentales ont longtemps été dominées par les « renards », incarnés notamment par les élites libérales favorables à la mondialisation et à l’intégration européenne. Cependant, la dernière décennie aurait marqué le retour des « lions », illustré par des figures comme Donald Trump, Vladimir Poutine, Narendra Modi ou encore Recep Tayyip Erdoğan. Cette évolution traduirait un déplacement de la demande politique vers davantage d’autorité, de souveraineté et de contrôle.
Le rôle de Donald Trump occupe d’ailleurs une place importante dans cette réflexion. Hugo Drochon estime que le trumpisme a profondément bouleversé les équilibres qui structuraient les relations transatlantiques depuis la Seconde Guerre mondiale. Selon lui, le président américain est parvenu à incarner une élite montante capable de mobiliser des groupes sociaux jusque-là peu intégrés à la vie politique. Il rappelle à ce sujet que, dans le schéma élaboré par Pareto, une nouvelle élite conquiert le pouvoir en s’appuyant sur le peuple contre les élites établies, avant de devenir à son tour une élite gouvernante.
L’entretien analyse ensuite les travaux de Robert Michels, auteur de la « loi d’airain de l’oligarchie ». Étudiant le fonctionnement du Parti social-démocrate allemand au début du XXe siècle, Michels avait conclu que toute organisation, même fondée sur des principes démocratiques, tend à concentrer le pouvoir entre les mains d’une minorité dirigeante. Sa formule est devenue célèbre : « Qui dit organisation dit oligarchie ». Pour Hugo Drochon, cette observation conserve toute sa pertinence à l’heure où les partis politiques traditionnels traversent une crise de représentation profonde.
Toutefois, l’universitaire refuse une lecture entièrement pessimiste de ces théories. À partir des travaux des trois auteurs, il développe le concept de « démocratie dynamique ». Celle-ci repose sur l’idée que la démocratie ne se réduit pas aux élections ni à la souveraineté populaire au sens strict, mais réside dans la capacité permanente des mouvements sociaux et des nouvelles élites à défier les groupes déjà installés au pouvoir. Selon lui, « la démocratie doit se comprendre comme un défi perpétuel lancé par les élites montantes aux élites établies ».
Cette réflexion conduit enfin à une critique du fonctionnement actuel de l’Union européenne. Hugo Drochon estime que les institutions européennes disposent de peu de mécanismes permettant d’intégrer efficacement les nouvelles forces sociales qui émergent sur le continent. L’affaiblissement des partis de masse et la personnalisation croissante de la vie politique compliquent encore davantage cette médiation. Dans ce contexte, l’Europe serait confrontée à un défi majeur. Elle doit renouveler ses élites et recréer des canaux de représentation capables d’absorber les demandes sociales sans provoquer de rupture institutionnelle.
À travers cette relecture des théoriciens de l’élitisme, l’entretien propose ainsi une analyse originale des transformations politiques contemporaines. Loin d’annoncer la disparition des élites, les crises actuelles révéleraient plutôt leur capacité de renouvellement et la difficulté persistante des démocraties à concilier représentation populaire, stabilité institutionnelle et circulation du pouvoir.