(SenePlus) - Le 25 avril a agi comme un révélateur brutal des failles de l’appareil sécuritaire malien. Dans un témoignage recueilli par Libération, un officier de l’Agence nationale de la sécurité d’État (ANSE) décrit un service de renseignement « complètement déstructuré », obsédé par la protection de la junte au détriment de la lutte contre les groupes jihadistes. L’article signé Olivier Dubois, publié par le quotidien français le 11 mai 2026, met en cause une institution « fracturée » et mal insérée au cœur de la nébuleuse jihadiste, alors même que le Mali a été frappé par une offensive coordonnée d’une ampleur inédite.
L’ANSE, créée pour anticiper les menaces pesant sur l’État, se retrouve au centre des critiques après les attaques simultanées menées le 25 avril par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim) et des alliés indépendantistes, qui ont visé plusieurs villes, dont Kati, cœur du pouvoir militaire, et coûté la vie au ministre de la Défense Sadio Camara. « Il n’y a aucune zone militaire au Mali qui n’était pas informée d’une attaque imminente. Tout le monde le savait ! L’agence est complètement déstructurée », affirme l’officier cité par Libération. Selon ce cadre, l’ANSE a basculé dans une logique de « protection du régime », au point de délaisser ses capteurs dans les milieux jihadistes, « nerf de toute guerre asymétrique ».
L’institution est dirigée par le général Modibo Koné, l’un des cinq colonels à l’origine du coup d’État d’août 2020, propulsé général de corps d’armée puis patron du renseignement sans être un spécialiste du secteur. « Nous avons des officiers spécialisés dans le domaine, lui, ce n’est pas son truc, ce n’était pas du tout son travail », explique la source, avant de rappeler que « ces cinq colonels ont fait le coup d’État ensemble. Ils n’avaient confiance en personne ». Le management imposé aurait « fracturé le service de l’intérieur » : « Il n’a pas joué la carte de la coopération. Il s’imposait par la force. Pour lui, il fallait baser l’ensemble des efforts sur la surveillance des hauts gradés et des politiques. Il estimait qu’un coup d’État pouvait survenir à tout moment. »
Cette hantise d’un putsch s’est traduite, selon le témoin, par des méthodes brutales : « On enlevait les gens, on les interrogeait, on les cuisinait et on les relâchait. Certains ont été détenus des mois sans nouvelles. Beaucoup d’officiers supérieurs n’étaient pas d’accord avec cette façon de faire. » À l’été 2025, Modibo Koné consolide encore son emprise : dans la nuit du 13 au 14 août, 55 militaires sont arrêtés pour une tentative de putsch présumée, après un signalement direct du patron de l’ANSE au président Assimi Goïta, court-circuitant le ministre de la Défense. Depuis, selon Libération, le duo Goïta–Koné gouvernait « dans la hantise d’être renversé ».
Renseignement humain sacrifié et signaux ignorés
Dans ce contexte, le renseignement humain aurait été relégué au second plan. « Cela fait quatre ans que le service ne fonctionne pas. Nous n’avions pas d’infiltrés au sein du Jnim et dans les groupes armés », affirme l’officier. Toujours selon lui, Modibo Koné « ne donne aucun crédit au renseignement humain. Il était concentré sur la protection du régime ou le business aurifère ». Un constat que rejoint le chercheur Marc-André Boisvert, spécialiste des questions de sécurité au Sahel, cité par Olivier Dubois : « Des frustrations se font sentir chez certains officiers maliens qui se plaignent d’une absence de renseignement due à un manque de coopération de l’ANSE. Ils reprochent à l’agence d’avoir mis beaucoup d’énergie à renforcer le régime et pas assez à soutenir les opérations militaires. »
Les alertes auraient pourtant été nombreuses. Le cadre de l’ANSE assure que, six mois avant les attaques, des agents insistaient déjà sur l’imminence d’un assaut visant le cœur du pouvoir. Le camp de déplacés de Sénou, près de Bamako, était régulièrement ciblé ; l’infiltration de Kati par des éléments jihadistes avait été signalée. « La présidence savait que l’attaque était imminente. En interne, on pensait que ça allait arriver avant le 2 mai. On faisait remonter les informations et Koné les balayait du revers de la main », s’agace-t-il. Même les coupures d’électricité nocturnes à Kati, susceptibles de faciliter les mouvements d’assaillants, auraient fait l’objet de rapports « depuis le mois de ramadan ». La nuit du 25 avril, la ville garnison était plongée dans le noir.
À l’aube, les jihadistes lancent l’offensive. À Kati, un véhicule piégé détruit la maison de Sadio Camara et tue le ministre, selon plusieurs sources et médias maliens et internationaux. Les combats se poursuivent jusqu’en milieu d’après-midi. « Ils avaient infiltré le dispositif de sécurité », concède l’officier. Il reconnaît que les services savaient déjà que « certains militaires leur vendaient des armes et des munitions », mais souligne le degré de préparation nécessaire pour « savoir dans quelle maison Sadio Camara allait dormir cette nuit-là ». Après l’offensive, le traçage d’un complice conduit à un contact suivi « depuis au moins deux ans et demi » avec Bina Diarra, présenté comme porte-parole du Jnim.
Jihadistes et complices internes dans le viseur de la justice
Le jour des attaques, le président Assimi Goïta est exfiltré de Kati sous les tirs par sa garde rapprochée, tandis que Modibo Koné est grièvement blessé. Une compagnie de forces spéciales et des militaires russes partis de Sénou vers Sévaré auraient fait demi-tour pour venir en renfort. « Il n’y avait plus beaucoup de forces combattantes au camp de Kati. À chaque fois que nous sommes attaqués, il faut faire appel aux renforts », déplore l’officier. Les attaques coordonnées du 25 avril, attribuées à une opération conjointe du Jnim et du Front de libération de l’Azawad (FLA), ont visé plusieurs villes, dont Bamako, Kati, Gao, Mopti, Sévaré et Kidal, frappant des positions militaires et des sites stratégiques.
L'interlocuteur du journal va plus loin en évoquant une « tentative de coup d’État » « coordonnée » avec l’assaut jihadiste : « Non seulement les jihadistes attaquaient, mais il y avait des militaires impliqués dans la dynamique de renverser le régime. Des actifs et des retraités. Les deux étaient coordonnés. Ils voulaient éliminer le président et le ministre de la Défense. Pas les arrêter, les éliminer ! » Une autre source sécuritaire malienne citée par Libération confirme cette hypothèse. Depuis le 25 avril, le parquet militaire a ouvert une information judiciaire pour « atteinte à la sûreté de l’État ». Des dizaines d’arrestations, visant notamment des militaires, ont été annoncées par les autorités.
Dans ce contexte, l’avenir de l’ANSE est posé. « Il n’y a que deux options, martèle la source d’Olivier Dubois. Soit on amène quelqu’un de compétent et on restructure l’agence, soit ça se reproduira. De l’extérieur, les gens pensent que le Mali est entre les mains de personnes qui vont ramener la sécurité. C’est tout le contraire. Ce qu’ils voient, ce n’est que de la propagande. »