(SenePlus) - Le Train Express Régional (TER) devait incarner la réussite économique du Sénégal sous l'ère Macky Sall. Reliant Dakar à son nouvel aéroport international, cette infrastructure flambant neuve était la pièce maîtresse d'une frénésie de constructions impulsée par l'État. Pourtant, comme le révèle la journaliste Katarina Hoije dans un article publié par Bloomberg ce 10 juillet 2026, ce rêve ferroviaire s'est mué en symbole d'une crise de la dette qui paralyse aujourd'hui le pays.
Avec plus de deux ans de retard sur le calendrier initial de l'extension de l'aéroport, le projet phare reste inachevé. Une situation qui illustre le coup de frein brutal imposé aux dépenses publiques à la suite d'un scandale financier retentissant, dont les ondes de choc rappellent, selon certains observateurs, la crise de la zone euro.
L'image de pays fiscalement discipliné du Sénégal a volé en éclats après l'élection du président Bassirou Diomaye Faye en 2024. Le nouvel exécutif, promettant une rupture avec le passé, a ordonné un audit approfondi des finances publiques. Le verdict fut accablant : près de 7 milliards de dollars de prêts et de dépenses publiques n'avaient jamais été officiellement déclarés sous l'administration précédente.
Le Fonds monétaire international (FMI) a qualifié cette découverte de « plus grand cas de fausse déclaration de dette dans l'histoire de l'institution », selon Bloomberg. Les conséquences chiffrées donnent le vertige : la dette publique estimée du pays a bondi à plus de 130% de son produit intérieur brut (PIB), soit près du double des 74% précédemment affichés.
Devant les parlementaires, le ministre du Budget, Bassirou Sarr, a dressé un constat amer la semaine dernière : « Nous avons hérité d'une situation budgétaire dans laquelle l'État se finançait par le biais du secteur privé depuis des années [...]. Ce n'est pas quelque chose qui s'est produit sur deux, quatre ou cinq ans. C'est un phénomène qui remonte à très longtemps. »
Les répercussions ont été immédiates. Le FMI a suspendu son prêt de 1,8 milliard de dollars, les agences de notation ont dégradé la dette souveraine du pays dans la catégorie « junk » (spéculative), et les investisseurs internationaux ont fui. « Le robinet a été fermé », résume Babacar Camara, de l'institut sénégalais SynDev, soulignant « l'absence de nouveaux financements pour les infrastructures du pays ».
Le dilemme du FMI et la rupture politique
Pour renouer avec les marchés et regagner sa crédibilité, le Sénégal doit impérativement trouver un accord avec le FMI. Une visite de l'institution le mois dernier s'est soldée par une demande d'« action décisive supplémentaire » et d'un audit international privé sur les arriérés de paiement.
Mais cette quête de sauvetage financier cristallise une profonde fracture politique. Les deux hommes forts de l'exécutif, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko — démis de ses fonctions de Premier ministre en mai mais toujours très influent en tant que président de l'Assemblée nationale — s'opposent sur la marche à suivre. Si le ministère des Finances exclut pour l'instant une restructuration, Bloomberg souligne que Sonko « a mis en garde à plusieurs reprises contre toute restructuration qu'il estime susceptible de saper la souveraineté économique du Sénégal », bien qu'il ait récemment admis que la pression externe pourrait forcer à revoir cette position.
Pendant ce temps, les marchés sanctionnent l'attentisme. L'obligation souveraine en dollars à échéance 2031 a vu sa valeur fondre de moitié, s'échangeant à 53,9 cents pour un dollar en juillet 2026. « La dette n'est pas viable », tranche Matthew Vogel, responsable des marchés émergents mondiaux chez Marex à Londres. Selon lui, retarder un programme d'ajustement du FMI ne fait que réduire davantage les marges de manœuvre de l'État.
L'asphyxie financière sur le terrain
Privé de devises étrangères, l'État se tourne vers le marché régional des capitaux (UMOA-Titres), mettant sous pression les banques d'Afrique de l'Ouest. Les choix budgétaires deviennent cornéliens : cette année, le gouvernement doit rembourser environ 5 500 milliards de francs CFA (9,6 milliards de dollars), un montant quasi équivalent à la totalité de ses recettes fiscales espérées (5 400 milliards).
L'économie locale en pâtit lourdement. Les syndicats estiment que l'État doit environ 200 milliards de francs CFA de factures impayées aux entreprises de travaux publics nationales. Le gouvernement assure avoir provisionné 800 milliards pour régler ses arriérés intérieurs, sans en préciser les bénéficiaires.
Le problème de fond réside dans le modèle même de ces grands chantiers. Comme l'explique Ndongo Samba Sylla, directeur de recherche chez International Development Economics Associates, le pays a emprunté en devises étrangères pour financer des projets comme le TER qui génèrent des revenus en francs CFA. « Je ne discute pas de leur utilité sociale, mais ces projets n'ont pas généré les recettes en devises nécessaires au remboursement de la dette. La dette cachée n'est que l'arbre qui cache la forêt », conclut le chercheur.