(SenePlus) - Les critères de convergence occupent tout l'espace médiatique, mais ils masquent un désaccord bien plus profond entre deux visions de la monnaie. Tant qu'il ne sera pas tranché, aucune échéance ne tiendra.
Réunis à Freetown les 18 et 19 juillet, les chefs d'État de la Cedeao ont réaffirmé leur intention de lancer l'eco en 2027, selon des informations rapportées par Jeune Afrique ; sur le papier, seuls cinq pays remplissent aujourd'hui les critères macroéconomiques requis, mais ce chiffre, aussi frappant soit-il, n'est pas le véritable obstacle au projet.
D'après un décryptage de JA écrit sous la plume de Thaïs Brouck, le blocage réel se situe ailleurs, dans un différend que les rapports officiels évoquent peu : celui du régime de change. D'un côté, les pays de l'Uemoa, arrimés à l'euro via le franc CFA depuis des décennies, conçoivent la monnaie comme un instrument de stabilité et de discipline, une seule dévaluation en trente ans en atteste.
De l'autre, le Nigeria défend une monnaie flottante, à l'image du naira, qui s'est déprécié de plus de 60 % face au dollar depuis l'arrivée au pouvoir de Bola Tinubu en 2023. Ce ne sont pas deux réglages techniques d'un même système : ce sont deux philosophies monétaires incompatibles, l'une pensée pour l'ancrage, l'autre pour l'absorption des chocs par les prix.
Bruno Cabrillac, ancien cadre de la Banque de France et aujourd'hui directeur général de la Ferdi, situe précisément la nature du problème pour Jeune Afrique : "le débat sur le régime de change n'est toujours pas tranché et il est hautement politique." Un constat lourd de sens, car il déplace la responsabilité : ce n'est pas aux banques centrales de la région de trouver un compromis technique, mais aux chefs d'État eux-mêmes d'arbitrer entre deux modèles de souveraineté monétaire, un choix qu'aucun sommet, jusqu'ici, n'a voulu assumer publiquement.
Tant que cet arbitrage n'est pas rendu, tout le reste demeure suspendu. Cabrillac est explicite sur ce point auprès de JA : à ce jour, ni les billets, ni les systèmes de paiement, ni les taux de conversion d'entrée ne sont prêts, et les seuls aspects opérationnels réclameraient encore plusieurs années de préparation.
Fixer une monnaie commune sans régler la question du régime de change reviendrait à bâtir l'édifice avant d'avoir choisi ses fondations. C'est ce qui distingue la déclaration de Freetown des précédentes : elle réaffirme un calendrier sans lever l'obstacle qui a fait échouer tous les précédents, depuis les premiers reports des années 2000 jusqu'aux dates avortées de 2014 et 2020.