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L’effroyable erreur judiciaire de René Capain Bassène
Condamné à perpétuité pour le massacre de Boffa Bayotte, le journaliste et historien voit son dossier s’effondrer. Le CPJ révèle des aveux extorqués sous la torture, une géolocalisation contestée et le désaveu de l’accusation par César Atoute Badiate
 
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(SenePlus) - Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour sa prétendue complicité dans le massacre de quatorze coupeurs de bois en Casamance, le journaliste et historien René Capain Bassène voit la thèse de l’accusation se fissurer de l’intérieur. Dans une prise de position inédite rendue publique le 4 mai 2026 par le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), César Atoute Badiate, chef de l’une des principales factions du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC), balaie d’un revers de main les soupçons qui ont jeté l’écrivain derrière les barreaux depuis 2018.

Alors qu’il mène des pourparlers de paix avec Dakar depuis son exil en Guinée-Bissau, Badiate a transmis au CPJ, en mars, une déclaration publique sans équivoque. « René Capain Bassène n’est pas mandataire du MFDC ni un chef pour me donner des ordres [de tuer] », écrit le rebelle, selon les termes rapportés par l’organisation de défense de la presse. Il ajoute : « Il n’a jamais été porte-parole ni membre du MFDC. Je l’ai connu comme journaliste et écrivain. » Les deux hommes s’étaient notamment croisés lors d’un entretien pour l’émission « Carrefour de la paix », diffusée sur la radio locale Zig FM et consacrée à la résolution du conflit.

Cette sortie médiatique d’un acteur armé en pleine négociation diplomatique fait tache dans le portrait dressé par le parquet. Le 13 juin 2022, un tribunal de Ziguinchor avait reconnu Bassène coupable de complicité de meurtre, de tentative de meurtre et d’association de malfaiteurs, pour l’exécution de quatorze hommes collectant illégalement du bois dans la forêt protégée des Bayottes. Le CPJ, qui a consacré un podcast et une investigation approfondie à cette affaire, considère aujourd’hui ce procès comme l’une des pires erreurs judiciaires commises au Sénégal.

L’enquête menée par le CPJ en 2025 met au jour des failles structurelles. D’anciens coaccusés, pourtant acquittés en 2022, affirment avoir été soumis à des violences pour incriminer faussement le journaliste : coups, menaces, et décharges électriques. Des témoins qui ignoraient jusqu’à l’existence de Bassène auraient signé des procès-verbaux d’interrogatoires retravaillés pour y inclure des informations erronées. L’authenticité de courriels présumés envoyés depuis son compte est contestée, et la géolocalisation de son téléphone au moment des meurtres demeure sujette à caution.

La parole des proches et des experts

L’alibi temporel semble de son côté solidement établi. Quatre personnes ont indiqué au CPJ avoir vu Bassène à Ziguinchor l’après-midi du massacre, dont l’une assure avoir regardé un match de football en sa compagnie. Le journaliste décrit pour sa part des sévices atroces infligés en détention : déshabillé, battu jusqu’à perdre l’audition d’une oreille, et électrocuté aux parties génitales pour arracher des aveux. Malgré ces éléments, la Cour suprême a confirmé la peine de prison à vie.

« Cela suffit, ça en est assez », a réagi Odette Victorine Coly, épouse du détenu, qui élève seule leurs quatre enfants depuis l’incarcération de son mari en 2018. « Sa détention injuste dure depuis bien trop longtemps », a-t-elle confié au CPJ dans l’article paru le 4 mai 2026.

Le soutien académique et diplomatique vient étayer l’innocence présumée de l’écrivain. Mark Boulware, ancien représentant spécial des États-Unis pour la Casamance nommé en 2014 par l’administration Obama, témoigne de son impartialité. « René était totalement indépendant, un vrai journaliste qui voulait décrire ce qu’il voyait et informer le public des enjeux du conflit. Je n’ai jamais senti qu’il prenait parti », a déclaré l’ambassadeur au CPJ, qualifiant l’accusation de « risible » et d’incongrue. Il décrit Bassène comme une « ressource inestimable », doté d’une connaissance parfaite des acteurs et des enjeux de l’une des guerres les plus anciennes d’Afrique.

Paul Diédhiou, professeur de sociologie à l’Université de Ziguinchor, dénonce quant à lui une campagne de « diabolisation » médiatique. « Quand on lit son œuvre, il est impossible de dire qu’il favorise un camp plutôt qu’un autre », a-t-il affirmé au CPJ. « Le travail de René – et j’espère qu’il continue d’écrire depuis là où il est – fait partie de la mémoire du Sénégal, qui disparaîtra si ces témoignages ne sont pas préservés. »

Le paradoxe du processus de paix

L’affaire révèle une contradiction saisissante. Alors que Bassène purge sa peine dans une prison dakaroise, Badiate — pourtant condamné par contumace pour les mêmes chefs d’accusation et visé par un mandat d’arrêt international — a rencontré librement des responsables gouvernementaux. Il a signé un accord de paix en août 2022, puis un plan de suivi en sept points en février 2025. Depuis sa cellule, le journaliste a déploré cette situation au CPJ : « Son absence, facilitée par l’absence de volonté du Sénégal de le traduire en justice, m’a privé d’une opportunité unique de prouver mon innocence. »

Deux autres membres du MFDC, Louis Tendeng et Samba Goudiaby, qui avaient présenté Bassène à Badiate, confirment au CPJ que l’écrivain n’a jamais adhéré au mouvement. Il aurait sollicité leurs contacts uniquement dans le cadre de ses recherches journalistiques. Le MFDC avait par ailleurs nié toute implication dans le massacre de 2018, un des épisodes les plus sanglants depuis les accords de 2004 et 2014, et demeuré non revendiqué.

Bassène n’était pas un novice dans l’analyse du conflit. Sa famille avait été déplacée de son village situé en zone de front, et il avait consacré trois ouvrages à la Casamance, recueillant plus de deux cents témoignages de combattants, de civils et de dirigeants. Dans l’introduction de son livre « Casamance, à quand la paix ? », paru en 2017, il anticipait déjà les risques : « Depuis 2004, j’ai hésité à inclure, dans mes divers écrits et déclarations, certains faits liés à la guerre. Mais aujourd’hui que mon existence est plus que jamais menacée de tous bords, je n’ai d’autre choix que de publier certains récits. »

Le silence des autorités

Ibrahima Gassama, présentateur de l’émission Zig FM, connaît ces pressions. Ayant lui-même été incarcéré en 2005 avec cinq confrères de Sud FM pour avoir diffusé une interview d’un dirigeant du MFDC, il décrit le métier à Ziguinchor comme un équilibriste permanent : « Couvrir le conflit, c’est comme être entre le marteau et l’enclume, surtout pour nous qui sommes sur le terrain, autant observés par l’armée que par le MFDC. »

Le CPJ précise avoir sollicité en vain, à la mi-avril, la gendarmerie, le ministre de la Défense Birame Diop, le porte-parole de la Présidence Ousseynou Ly et la porte-parole du gouvernement Marie Rose Khady Fatou Faye. Aucune réponse n’a été apportée à ces demandes de commentaires.

Alors que la Cour suprême a scellé définitivement la condamnation, le témoignage inattendu d’un chef rebelle en pleine négociation de paix et les révélations sur de présumées tortures relancent une question embarrassante : comment le Sénégal peut-il maintenir en prison un observateur impartial de la Casamance sur la base d’une accusation que ses propres interlocuteurs armés désavouent publiquement ?

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