(SenePlus) - Invité de l'émission L'Échappée, l'ancien champion du monde 1998 est revenu sur les mécanismes de construction du racisme, la politisation du football et l'actualité de sa fondation contre les discriminations.
Enregistré en public à Aubervilliers en Seine-Saint-Denis dans le cadre du Festival de Mediapart, l'échange entre le journaliste Edwy Plenel et l'ancien international français Lilian Thuram, diffusé le 12 juin 2026, a offert une plongée dans les travaux de celui qui dirige depuis 2008 la Fondation pour l'éducation contre le racisme et pour l'égalité. Né en Guadeloupe en 1972 et arrivé en France métropolitaine à l'âge de 9 ans, l'ancien défenseur, double champion (monde 1998, Europe 2000) avec 142 sélections, a mobilisé son expérience personnelle et ses recherches, notamment son ouvrage La pensée blanche, pour interroger la fabrication sociale des catégories raciales.
Thuram a raconté comment il a découvert la catégorisation raciale en arrivant en région parisienne, alors qu'aux Antilles, où la population partage globalement la même couleur de peau, cette problématique ne se posait pas pour lui. Il a détaillé le mécanisme par lequel les personnes se percevant comme blanches n'ont, selon lui, généralement pas conscience de l'être, cette catégorie fonctionnant socialement comme la norme invisible face à laquelle les autres sont désignés. Il a illustré ce constat par plusieurs anecdotes personnelles, dont un échange avec un ami d'enfance affirmant être simplement « normal » plutôt que blanc, ou encore l'expression « homme de couleur » entendue dans un café.
L'ancien joueur a également montré comment cette hiérarchie s'intériorise chez les personnes noires elles-mêmes, évoquant le cas de sa propre mère à qui l'on conseillait autrefois d'épouser un homme à la peau plus claire, ou ses propres expériences où des proches s'étonnaient qu'il choisisse une compagne noire malgré sa réussite sportive. Il a rappelé qu'un enfant ne naît pas raciste mais le devient, citant l'exemple de son fils Kefren qui, très jeune, ne se percevait pas comme « noir » mais comme « marron », sans référence à une hiérarchie de couleur.
Reprenant les citations d'Albert Einstein et de l'anthropologue Françoise Héritier affichées sur le site de sa fondation, Thuram a insisté sur le caractère éminemment politique du racisme et du sexisme, les présentant comme des systèmes servant à légitimer l'exploitation économique, en particulier dans l'histoire de l'esclavage.
Le football, miroir des rapports de domination
L'entretien a longuement porté sur la dimension politique du football. Thuram a défendu la prise de parole du capitaine des Bleus Kylian Mbappé contre l'extrême droite, estimant qu'en tant que représentant de la France, celui-ci défend légitimement la devise républicaine face au Rassemblement national, qu'il associe à la division plutôt qu'à la fraternité.
Revenant sur l'affaire de la grève des Bleus lors du Mondial 2010 en Afrique du Sud et sur la consigne, révélée par Mediapart en 2011, de « blanchir » l'équipe de France, l'ancien international a estimé que ces épisodes ne sont pas surprenants pour qui connaît l'histoire du racisme, rattachant la volonté de limiter le nombre de joueurs issus de l'immigration à une idéologie suprémaciste plus ancienne. Il a par ailleurs critiqué la dimension capitaliste du football professionnel et de la FIFA, plaidant pour davantage de mixité dans le sport, tout en dénonçant les dispositions françaises interdisant le port du voile dans certaines compétitions, qu'il relie à un climat islamophobe.
Interrogé sur le discours du « grand remplacement », Thuram l'a qualifié d'idéologie criminelle, rappelant que des remplacements de population ont réellement eu lieu dans l'histoire, notamment lors de l'extermination des populations autochtones des Amériques, d'Australie et de Nouvelle-Zélande. Il a conclu l'entretien en affirmant qu'il n'existe aucune négociation possible avec la haine.