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Par Mamadou Akila Bodian
Mali, quand les angles morts sécuritaires coûtent cher
EXCLUSIF SENEPLUS - Le risque, dans un contexte de régime militaire prolongé, est de voir la sécurité nationale s’imposer comme horizon exclusif de l’action publique, au détriment de la sécurité humaine et de la construction nationale
 
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1004452
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Les attaques coordonnées du 25 au 26 avril 2026, visant simultanément Bamako, Kati – centre névralgique du dispositif militaire – ainsi que Gao, Mopti, Sévaré et Kidal, marquent une évolution structurante dans la dynamique conflictuelle malienne. Des positions des Forces armées maliennes (FAMa) ont été ciblées, l’aéroport de Bamako temporairement perturbé, et la résidence du ministre de la Défense attaquée. La revendication conjointe de ces opérations par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et le Front de libération de l’Azawad (FLA) consacre une convergence stratégique entre acteurs jihadistes et indépendantistes touaregs, longtemps porteurs d’agendas distincts.

L’ampleur et la simultanéité de ces attaques invitent à dépasser la facilité classificatoire qui consisterait à les reléguer au rang d’un simple « incident majeur », catégorie commode par laquelle l’actualité sécuritaire se donne l’illusion de se contenir elle-même. Ce qui s’est joué dans la nuit du 25 au 26 avril ne relève pas d’un pic de violence parmi d’autres, mais d’une séquence révélatrice (presque démonstrative) des tensions structurelles à l’œuvre. Il s’agit moins d’un événement que d’une mise à nu, à ciel ouvert, des équilibres sécuritaires en vigueur. Ces attaques révèlent, à titre d’hypothèse structurante, un décalage persistant entre un discours de contrôle territorial – régulièrement réaffirmé depuis la reprise de Kidal à la fin de l’année 2023 – et la capacité effective à produire de l’ordre dans la profondeur sociale des espaces concernés. Si le centre tient (et il tient), la question demeure moins celle de sa résilience immédiate que celle de la consistance du contrôle qu’il revendique. Autrement dit, que signifie, dans un tel contexte, « contrôler » un territoire ? Est-ce occuper, surveiller, dissuader,  ou bien comprendre, anticiper et intégrer ?

I. Contrôler sans maîtriser : une souveraineté sous contrainte

Le Mali évolue dans une configuration que l’on pourrait qualifier de duale : un pouvoir central relativement consolidé (notamment à la suite des recompositions politiques issues des transitions de 2020 et 2021) et des périphéries où l’autorité publique demeure partielle, négociée ou intermittente. Cette configuration est aujourd’hui structurée par un régime militaire qui, tout en revendiquant la restauration de la souveraineté, organise le pouvoir autour d’une centralisation sécuritaire forte, où la logique d’ordre tend à primer sur la pluralité des médiations politiques. La présence de l’État –  y compris sous sa forme militaire – ne saurait être assimilée à une maîtrise des dynamiques locales. La question centrale devient alors celle de la capillarité : jusqu’où l’État est-il en mesure de percevoir, d’interpréter et d’orienter les processus qui traversent les territoires qu’il prétend gouverner ? 

Cette interrogation invite à une relecture des indicateurs usuels du contrôle territorial. La sécurisation ponctuelle de certaines localités, la reprise de positions stratégiques ou encore la projection visible de la force peuvent produire des effets politiques immédiats, en réactivant l’image d’un État agissant. Mais ces manifestations de présence ne préjugent en rien de la profondeur du contrôle exercé. Entre occupation, administration et appropriation sociale de l’ordre, les écarts peuvent être substantiels. Un territoire peut être tenu militairement tout en étant politiquement absent.

Les épisodes récents de restrictions de circulation dans le centre du pays, notamment autour de Mopti et de Bandiagara, ou les perturbations d’approvisionnement signalées sur des axes secondaires structurants – corridors logistiques informels reliant zones rurales et marchés urbains, routes de contournement échappant au contrôle direct des forces étatiques – illustrent cette dissociation entre présence et maîtrise effective. C’est précisément dans ces espaces interstitiels que le renseignement humain – discret, patient, enraciné – devient décisif, et où son affaiblissement se paie immédiatement en angles morts. Dans cet environnement, la souveraineté cesse d’être un principe abstrait pour devenir une pratique située. Elle suppose non seulement la maîtrise des espaces, mais aussi la compréhension des logiques sociales qui les structurent. Or, les tensions intercommunautaires persistantes dans le centre, notamment entre groupes d’éleveurs et d’agriculteurs, ainsi que les recompositions locales autour des économies informelles, offrent des points d’ancrage à des acteurs armés capables d’en capter les dynamiques.

La violence armée, dans ce cadre, ne se réduit plus à une contestation idéologique. Elle s’inscrit dans des configurations complexes où s’articulent contrôle territorial, régulation économique et arbitrage de tensions sociales. Dans certaines localités du centre et du nord, des groupes affiliés au JNIM ont imposé des règles de circulation, de taxation ou de justice locale, consolidant leur présence dans la durée. Ce décalage entre présence et maîtrise engendre un effet cumulatif. À mesure que certaines zones échappent à une compréhension fine, elles deviennent des espaces de recomposition pour des acteurs capables d’en saisir les dynamiques internes. Là où l’État peine à maintenir une continuité de l’action publique, d’autres formes d’autorité se déploient. C’est dans cet écart que se loge l’un des angles morts les plus coûteux.

II. Les angles morts sécuritaires : renseignement, alliances et choix stratégiques

Dans les configurations asymétriques, la supériorité stratégique repose moins sur la capacité de destruction que sur la capacité d’anticipation. Or, plusieurs indices convergents suggèrent une fragilisation des circuits de renseignement humain. Une opération d’une telle envergure des groupes armées non-étatiques – impliquant des frappes coordonnées sur plusieurs villes, des infiltrations dans des zones supposées sécurisées et une synchronisation des actions sur des distances considérables – suppose des préparatifs étalés dans le temps. Elle laisse nécessairement des traces : mouvements, relais, communications. Si ces signaux n’ont pas été identifiés ou traduits en décisions opératoires, cela renvoie à une difficulté plus profonde : celle de maintenir un renseignement humain suffisamment capillaire pour capter les dynamiques à bas bruit. 

Ce constat n’est pas sans rappeler une séquence antérieure, lorsque le Mali figurait parmi les espaces les plus densément militarisés du Sahel, avec la présence simultanée de la Force conjointe du G5 Sahel, de la mission européenne EUTM Mali, de EUCAP Sahel Mali et de l’opération Barkhane... Malgré cette concentration de moyens, l’insécurité persistait, révélant déjà un décalage entre puissance déployée et intelligibilité du terrain. La question se pose aujourd’hui avec une acuité renouvelée : la reconfiguration actuelle a-t-elle réellement permis de corriger ces limites, ou en a-t-elle déplacé les termes ? 

La redéfinition des partenariats sécuritaires – marquée notamment par la prise de distance avec la France et le rapprochement avec la Russie – a contribué à reconfigurer les circuits de production et de circulation du renseignement. Ces choix relèvent d’une logique de souveraineté, mais produisent des effets de transition. Les dispositifs antérieurs structuraient des capacités spécifiques en matière d’analyse et de partage de l’information ; leur remise en cause, sans stabilisation immédiate de nouveaux équilibres, a pu générer des désajustements. Dans le même temps, la convergence entre le JNIM et le FLA s’impose comme une évolution structurante. Elle procède moins d’une convergence idéologique que d’un pragmatisme stratégique. En agrégeant leurs capacités, ces groupes augmentent leur profondeur opérationnelle et leur capacité de saturation.

Le repositionnement international du Mali s’inscrit dans une recomposition plus large des rapports de puissance au Sahel. La rupture avec la CEDEAO, actée par un processus de distanciation progressive puis assumée politiquement, et la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) traduisent une volonté de redéfinition stratégique des cadres de coopération régionale. Cette recomposition ne met pas fin aux contraintes extérieures ; elle en modifie la géographie et les modalités, tout en posant la question de la capacité réelle de ces nouveaux dispositifs à produire des effets opérationnels durables. Le recours à des partenaires comme la Russie a permis des gains tactiques visibles, notamment dans le nord depuis 2023, mais sans résoudre le déficit structurel de renseignement et d’ancrage local ; il en résulte un déséquilibre persistant entre puissance militaire affichée et capacité d’anticipation encore fragile. Dans ce contexte, certaines affirmations récentes – notamment celles de groupes touaregs affirmant avoir conclu un accord ayant permis le retrait des éléments russes de l’Africa Corps de Kidal, désormais présentée comme totalement sous leur contrôle – invitent à la prudence analytique. Si elles devaient être confirmées, elles suggéreraient moins une simple évolution tactique qu’une reconfiguration silencieuse des rapports de force locaux, où alliances, arrangements et retraits partiels redessinent en permanence la cartographie du pouvoir. 

Conclusion : un avertissement régional

Ce qui se joue au Mali excède le cadre d’une crise sécuritaire classique. Il s’agit d’un espace de conflictualité où s’entrecroisent des logiques multiples, et dans lequel la souveraineté se construit moins par proclamation que par inscription durable dans les sociétés. Le risque, dans un contexte de régime militaire prolongé, est de voir la sécurité nationale s’imposer comme horizon exclusif de l’action publique, au détriment de la sécurité humaine et de la construction nationale, qui relèvent pourtant d’une dynamique profondément politique. La stabilisation ne se réduit pas à la reconquête territoriale ; elle suppose une capacité à produire un ordre à la fois légitime, informé et anticipateur.

La question n’est donc pas de revenir à des formes antérieures de dépendance sécuritaire, mais de repenser en profondeur les architectures de sécurité, au-delà des proclamations de souveraineté et des réflexes de puissance. Tant que la sécurité restera conçue comme une démonstration plutôt que comme une construction, les angles morts continueront de structurer le réel, et d’en fixer le prix. 

Vue depuis les pays voisins, cette séquence appelle une vigilance particulière. Elle rappelle que les crises ne surgissent pas ex nihilo, mais procèdent d’accumulations de vulnérabilités. Le Mali évolue dans une zone intermédiaire, caractérisée par un équilibre instable entre résilience étatique et adaptation des groupes armés. Dans cet espace, les angles morts cessent d’être des marges d’incertitude pour devenir des variables structurantes. Lorsqu’ils s’accumulent, ils finissent toujours par coûter – et rarement à un seul État.

Dr Mamadou Akila Bodian est chef du Laboratoire des Études Sociales

Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN-UCAD).

Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

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