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Par Vieux Savané
Le droit avant les passions
Le retour au Sénégal de l'ancien président de la République, Macky Sall, après près de deux années d'absence volontaire, ne devrait, en lui-même, susciter ni indignation ni polémique.
 
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Le retour au Sénégal de l'ancien président de la République, Macky Sall, après près de deux années d'absence volontaire, ne devrait, en lui-même, susciter ni indignation ni polémique. En droit, la question est d'une simplicité désarmante. Il n'est ni poursuivi par la justice de son pays ni frappé d'une quelconque condamnation.

A ce titre, il demeure un citoyen sénégalais bénéficiant, comme tout autre, de la liberté fondamentale d'aller et de venir. Tant qu'aucune décision judiciaire ne vient limiter ce droit, il ne saurait être remis en cause au gré des émotions ou des rapports de force politiques.

Il est toujours utile de rappeler une évidence devenue presque subversive dans le tumulte du débat public, à savoir que la présomption d'innocence n'est pas une faveur accordée aux puissants. Elle est une garantie offerte à tous les citoyens contre l'arbitraire. Elle constitue l'un des piliers de l'Etat de droit et protège chacun contre la tentation de substituer au jugement des tribunaux celui de la rue, des réseaux sociaux ou des passions partisanes. Une démocratie ne saurait prospérer lorsque la présomption de culpabilité devient le verdict d'une foule avant même que la justice ne se prononce.

Pour autant, rappeler ce principe n'autorise ni l'oubli ni l'amnésie car le Sénégal porte encore les stigmates des violences qui ont secoué le pays entre 2021 et 2024. Cette période restera sans doute comme l'une des plus sombres de notre histoire politique récente. Les organisations de défense des droits humains font état de plus de 65 morts, de plus de 1 600 personnes interpellées ou détenues et de plus de 3 000 blessés. Ces chiffres qui ne sont pas de simples statistiques, racontent des vies interrompues, des familles endeuillées, des existences brisées et une nation profondément meurtrie.

A ces bilans déjà lourds s'ajoutent des drames d'une cruauté insoutenable. Comment oublier ces deux jeunes filles décédées carbonisées et les cinq passagers gravement blessés dans l’incendie d’un bus Tata attaqué au Cocktail Molotov par des éléments cagoulés dans le quartier de Yarakh, alors qu'ils étaient simplement partis, au petit matin, vaquer à leurs occupations ? Comment ne pas se souvenir des commerces pillés et réduits en cendres, des supermarchés saccagés, ou encore des symboles du savoir que sont le COUD et le CESTI, livrés à la violence sur le campus de l'Université Cheikh Anta Diop ? Désormais inscrites dans notre mémoire collective, ces images nous imposent l'impératif de la vérité.

Une vérité qui ne peut être sélective, s’échinant à rechercher certains responsables tout en en épargnant d'autres. Elle ne peut davantage être dictée par les rapports de force politiques ou les attentes d'une certaine opinion publique chauffée à blanc. Il appartient à l'Etat de diligenter des enquêtes impartiales, d'établir les responsabilités de chacun et de rendre justice à toutes les victimes, sans distinction. C'est à ce prix seulement que la justice retrouvera sa pleine crédibilité et que la réconciliation nationale pourra s'inscrire dans la durée. 

Sauf que là, un préalable lourd de conséquences s’impose, à savoir l’abrogation de la loi d’amnistie qui a rendu possible la libération des détenus politiques et l’élection présidentielle qui s’en est suivie.

En tout état de cause, le Sénégal ne s'est pas construit sur les règlements de comptes. Son système démocratique est le produit d'une longue histoire faite de luttes, de sacrifices, de compromis et de dialogues souvent difficiles ; de divergences qui ont fini par reconnaître qu'aucune victoire ne pouvait durablement se construire sur les ruines du vivre-ensemble.

C'est pourquoi il n'y a rien d'anormal à ce que le président de la République reçoive son prédécesseur, dès lors que celui-ci n'est visé par aucune procédure judiciaire. Aussi, importe-t-il de le rappeler, dans une République, les institutions doivent toujours prévaloir sur les ressentiments. La fonction présidentielle ne saurait en effet être prisonnière des émotions du moment encore moins des injonctions des réseaux sociaux. S’il est vrai que notre époque est soumise à la dictature de l'immédiateté, force est de constater que tout devient prétexte à l'indignation permanente, au procès d'intention et à la radicalisation des positions. Il importe toutefois de garder à l’esprit qu’aucune nation ne se développe durablement dans le vacarme des invectives. Parce que le bruit ne remplace pas l'action et la fureur ne tient pas lieu de vision, le fracas des passions ne saurait alors constituer un projet politique.

Aussi, au regard de ce qui précède, si la rencontre d’hier devait déboucher sur un soutien du Sénégal à la candidature de l’ancien président de la République au poste de Secrétaire général des Nations Unies, ce serait un retour à l’ordre normal des choses

En ces temps troublés, le Sénégal a désormais besoin avant tout, d’institutions fortes, d’une parole publique responsable et d’une capacité retrouvée à distinguer le droit des émotions.

Il a surtout besoin d'une capacité retrouvée à répondre aux préoccupations qui taraudent les populations, notamment le chômage des jeunes, la précarité, l'accès à des soins de qualité et le développement économique des territoires. Les nations qui progressent sont, en effet, celles qui savent faire prévaloir les principes sur les passions et l'intérêt général sur les réflexes partisans.

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