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Par l'éditorialiste de SenePlus, Paap Seen
Le miroir du football
EXCLUSIF SENEPLUS - Parce qu'il touche à l'âme d'une société, le sport en reproduit fidèlement les qualités comme les faiblesses. On pourrait presque le formuler en proverbe, dis-moi comment tu gères ton sport, je te dirai quel pays tu es
 
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Le parcours du Sénégal au Mondial reste difficile à encaisser. Nous sommes sortis trop tôt, et trop mal, de cette Coupe du monde. L'émotion suscitée par cette élimination a été à la mesure de ce qu'elle a brisé. Une attente immense. Nourrie par des années d'espoir. Portée par la conviction que cette génération allait enfin franchir un cap historique. Mais la véritable sidération est venue d'ailleurs. Des révélations qui ont suivi, mettant au jour tout ce qu'on s'efforçait, jusque-là, de dissimuler. Nous avons découvert une fédération traversée par l'amateurisme, les rivalités internes, les défaillances de gouvernance. Et surtout un scandale plus grave que des choix tactiques discutables. Celui d'un cuisinier de la délégation, accusé d'agression sexuelle. Exfiltré en catimini, dit-on, pour échapper à d'éventuelles poursuites. La défaite, déjà amère, s'est doublée d'une autre amertume. Plus corrosive encore.

Pourtant, nous y avons cru. Le Sénégal avait entre les mains un trésor rare, une génération que d'autres nations africaines attendent, sans jamais la voir naître. Il l'a laissée filer entre ses doigts, faute d'avoir su seulement en tirer tout le potentiel. Comme un rendez-vous manqué avec son propre destin. La bande d'Edouard Mendy avait tout. L'expérience, comme armure. La jeunesse, comme une promesse. Le talent, à profusion. Et surtout le souffle d'une nation entière, impatiente de défier le monde. Il ne restait plus qu'à aller jusqu'au bout. Nous n'y sommes pas allés. C'est un gâchis que l'on portera longtemps, avec le regret tenace de ce qui aurait pu être. Le débat s'est très vite cristallisé autour du sélectionneur déchu. Oui, certains choix de Pape Thiaw ont été discutables. Oui, son limogeage pouvait apparaître comme une conséquence logique. Mais il serait trop facile d'en faire l'unique responsable. Il n'a été qu'une pièce d'un édifice beaucoup plus vaste. 

L'échec du Sénégal n'est pas d'abord celui d'un entraîneur, ni d'un onze de départ. Il est celui d'une organisation qui s'est éloignée de la rigueur, de la méthode. Du sens des responsabilités. Le Sénégal porte en lui une promesse de grandeur, sans toujours se donner les institutions et, avec elles, les femmes et les hommes capables de porter cette ambition. Tout le nœud du problème tient peut-être là. Comme le pays lui-même, le football est un miroir sans complaisance. Il ne ment pas sur l'état d'esprit d'une nation, sur sa manière de s'organiser, sur son rapport intime à l'exigence. Telle une fractale, le pays se répète à toutes ses échelles. Du terrain jusqu'aux ministères. Du vestiaire jusqu'aux cuisines de l'hôtel. Jusqu’à la Présidence. Jusqu’au Parlement. Parce qu'il touche à l'âme d'une société, le sport en reproduit fidèlement les qualités comme les faiblesses. On pourrait presque le formuler en proverbe : dis-moi comment tu gères ton sport, je te dirai quel pays tu es. 

Ce que nous racontent les jours qui ont suivi l'élimination, ce ne sont donc pas seulement des erreurs tactiques ou des choix discutables. C'est le visage même de l'institution censée gouverner notre football. Une fédération absorbée par les rivalités, les querelles de préséance, les rapports de force internes. Les bisbilles semblent plus importantes que le projet sportif. Les intérêts particuliers plus forts que l'ambition collective. Chacun rejette la faute sur l'autre dès que ses avantages sont menacés. Tout cela dessine l'image d'une maison qui ne tient pas debout par la conviction, mais par l'équilibre fragile des positions que l'on cherche à acquérir. Le football y devient une rente symbolique dont chacun revendique les bénéfices sans toujours vouloir en assumer les responsabilités. L'émotion populaire face à cette chienlit est normale. Mais exigeons-nous de notre équipe nationale ce que nous exigeons de toutes les institutions ? 

Le football nous rappelle une évidence, ces jours-ci : l’exigence devrait être la première forme du soutien. Nous réclamons des dirigeants sportifs et des joueurs compétents, une méthode claire. Des résultats. Pourquoi ces revendications s'arrêtent-elles, si souvent, aux portes du stade ? Nous n'accepterions jamais d'un sélectionneur l'absence de projet clair, les hésitations permanentes, l’absence de rigueur, l’amateurisme intégral, le népotisme, les promesses non tenues. Le laxisme. Les atteintes à la logique. Pourquoi tolérons-nous davantage ces mêmes dérives lorsqu'elles concernent la conduite du pays ? Car le pays réel, lui, ne joue aucune Coupe du monde. Il est fait de routes dégradées. D'hôpitaux fragiles. D'écoles en manque de moyens. De jeunes sans perspectives. De populations sans électricité ni eau courante, qui vivent et meurent dans des conditions qui violent la dignité humaine. D'une pauvreté écrasante, qui s'étend sans provoquer un sursaut collectif. Nous savons nous mobiliser avec ferveur pour un match perdu. Pourquoi ne pas manifester la même exigence face à ce qui façonne le destin de notre pays ?

L'amateurisme n'est pas l'apanage de la fédération de football. Il circule dans toutes les institutions du Sénégal, garde les mêmes mécanismes. Ce n'est sans doute pas un hasard si l'on a laissé filer une génération exceptionnelle dans une improvisation lamentable. Ce que les terrains donnent à voir sous les projecteurs, l’administration le reproduit tous les jours. Des promesses rarement évaluées. Des responsabilités confiées selon des logiques d'appartenance plus que de compétence. Une politisation qui finit par toucher jusqu'aux domaines qui devraient rester protégés. Des nominations qui répondent davantage aux fidélités qu'aux savoir-faire. La responsabilité se dilue jusqu'à devenir introuvable. Dans ces conditions, pourquoi notre football échapperait-il à ce qui traverse déjà la vie publique et irrigue toute la société ? Le sport, à son échelle, ne fait que reproduire les mêmes difficultés à construire une ambition collective durable.

Le limogeage de Pape Thiaw n'a rien réglé. Pas plus que les critiques adressées à la fédération. Tout cela appartient à une longue tradition des réponses rapides aux problèmes profonds. Il ne sert à rien de changer les visages sans toucher aux mécanismes qui produisent les mêmes échecs. On promet une nouvelle page. Puis la machine reprend son cours habituel, inchangée dans ses fondations. Comme un fleuve qui contourne l'obstacle sans jamais changer de lit. Une institution ne se transforme pas en sacrifiant des responsables. Elle se reconstruit en interrogeant ses règles, ses pratiques. Sa culture. En refusant les illusions qui mènent au naufrage. Cette question dépasse largement le football. Elle touche au cœur même de notre rapport à l'État, à la République, à la société. Qu'est-ce qu'une institution, si elle ne repose pas sur la compétence, la responsabilité, l'obligation de rendre des comptes ? Un drapeau, des symboles et des discours ne suffisent pas. Une nation se construit dans la qualité de ses actes quotidiens.

Nous pensions regarder une équipe nationale jouer une Coupe du monde. C'est peut-être le Sénégal tout entier qui s'est retrouvé face à son propre reflet. Regarder sincèrement le miroir, c'est accepter ce qu'il reflète réellement. C'est reconsidérer notre rapport à la méthode, à la redevabilité. Dans le sport comme dans l'État. Cela passe par la capacité de bâtir des institutions solides. Une jeunesse formée. Des dirigeants capables de transformer les ambitions en résultats. Car les institutions ne sont fortes que lorsque celles et ceux qui les incarnent sont à la hauteur de la mission qu'elles leur confient. Cela exige des patriotes, des vrais. Un patriotisme qui ne doit pas « satisfaire l'orgueil nationaliste, l'esprit de clocher ». Qui ne doit pas être un refuge contre l'exigence, mais en constitue la plus haute expression, dans son élan le plus progressiste. 

La véritable défaite ne sera pas celle subie sur les terrains d’Amérique, déjà inscrite dans l'histoire du sport. La véritable défaite serait de ne rien apprendre de ce qu'elle nous a enseigné. Un peuple n'avance pas en tolérant indéfiniment l'amateurisme, les mensonges éhontés, les hallucinations qui altèrent le rapport à la réalité. En achetant des chimères à la volée. En tolérant l'impéritie de ceux qui le dirigent ou aspirent à le faire. Quel que soit l'habit dont ils se parent. Le miroir que nous tend cette élimination, et tout ce qu'elle a révélé, jusqu'aux cuisines du New Jersey, jusqu'à la conférence de presse de la fédération à Dakar, est cruel. Mais il a au moins la vertu d'être honnête. À nous de décider si nous voulons regarder ce qu'il nous montre. Ou si, comme toujours, nous préférerons briser le miroir plutôt que de changer de visage.

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