Ou le tapis rouge et le linceul
À Doha, un cercueil royal aura suffi à réconcilier les puissants du Sénégal ; à Touba, celui d'un ancien détenu politique les laisse indifférents. Entre les deux, le tapis rouge que l'on déroulera vendredi pour l'homme dont le régime a rempli les geôles. Récit d'une belle histoire, au sens où les contes ont un ogre.
Il était une fois — car les plus sombres récits empruntent toujours la formule des contes — un pays qui avait fait de ses morts des étoiles et de ses prisonniers des serments. Ce pays s'appelait le Sénégal, et il crut, un matin d'avril, qu'il en avait fini avec la nuit.
L'histoire que voici est belle comme sont belles les fables où l'ogre, à la dernière page, revient s'asseoir à la table du roi.
Tout commença, ainsi qu'il sied aux grandes réconciliations, par des funérailles. À Doha, sous un ciel étranger à nos mémoires, on portait en terre un vieil émir. Et voici qu'autour du même cercueil se retrouvèrent trois hommes que tout, la veille encore, opposait : le président en exercice, son prédécesseur, et le fils de l'avant-dernier, Karim Wade, que Doha abrite depuis bientôt dix ans. Le fils accueillit le chef de l'État sur le tarmac ; l'ancien maître serra la main de l'exilé ; et la photographie fit le tour du monde avant que le corps ne fût froid.
« Seules les montagnes ne se rencontrent jamais », dit le proverbe. Les montagnes, non ; les cercueils, si. Il aura fallu un mort pour que les vivants consentissent à se parler. Telle est la première morale de cette belle histoire : la paix des puissants réclame toujours son catafalque.
De ce catafalque naquit un rendez-vous. Le vendredi 17 juillet, à quinze heures, un avion se poserait à Dakar. À seize heures, une audience au Palais. À dix-huit heures, le départ. Trois heures : le temps d'un acte, le temps d'un sacre. Celui à qui, quatre mois plus tôt, son propre pays avait refusé de parrainer l'ambition onusienne serait reçu avenue Roume, et repartirait — dit-on — avec le soutien qu'on lui avait d'abord dénié. On appelle cela la raison d'État. C'est le nom dont le cynisme s'affuble lorsqu'il veut être décoré.
Or, le jour même où l'on déployait les tapis, un ministre déroulait un autre parchemin, non plus de soie, mais de chiffres. Le Bulletin des finances publiques y racontait, sans fard, la véritable belle histoire d'un magistère : vingt-cinq mille cinq cent quatre-vingt-trois milliards de dette au seuil de 2024, plus de cent vingt-huit pour cent de la richesse d'une nation. Onze mille milliards en 2019 ; plus du double, cinq ans plus tard. Et, pour l'année qui vient, cinq mille quatre cent quatre-vingt-dix milliards à rembourser. Voilà l'héritage que l'on s'apprête à honorer d'un tapis rouge : on décore l'auteur à l'instant précis où l'audit récite ses comptes.
Mais il est, dans cette histoire, un cercueil que nul avion ne viendra honorer. Le 15 juillet — le jour même où naquit, voici quelque cinquante-deux ans, son leader, celui qu'on n'ose plus fêter — s'est éteint Djiby Mbaye, président du Collectif des Ex-Détenus Politiques. Qu'on l'entende bien : cet homme fut jeté en prison par le régime que l'on s'apprête à recevoir en grande pompe. Il avait cédé sa liberté pour que d'autres recouvrassent la leur ; il s'éteint à l'instant précis où l'on déroule le tapis devant celui qui la lui avait arrachée. On l'a porté en terre à Touba sans tarmac, sans photographie, sans poignée de main historique pendant qu'à Dakar, l'on cirait les parquets du Palais. Il ne fut, après tout, que l'un des innombrables compatriotes que ce régime jeta en prison — celui-là même dont la répression laissa, entre mars 2021 et février 2024, soixante-cinq morts, dont cinquante et un par balles : de la piétaille, en somme, dès lors qu'il s'agit d'honorer un candidat au secrétariat général des Nations unies. Le parti a suspendu l'anniversaire de son chef ; la Nation, elle, n'a pas suspendu son tapis.
Deux cercueils, donc. Celui de Doha, qui réconcilie ; celui de Touba, qui accuse. Les morts, décidément, ne pèsent pas d'un même poids : il en est qui ouvrent des ambassades, et d'autres qu'on enterre entre soi.
Telle est la belle histoire. Elle a son ogre revenu au festin, son émir qui réconcilie d'outre-tombe, ses chiffres qu'on farde et ses martyrs qu'on remise. Il ne lui manque, pour être tout à fait un conte, que la formule de la fin. La voici : on déroula le tapis rouge, on replia les mémoires, et l'on vécut heureux, jusqu'au jour où les comptes, enfin, furent demandés.
Car nul tapis, si rouge fût-il, ne lave le sang qu'il recouvre.
- CartograFreeSenegal, en collaboration avec Amnesty International, a recensé 65 morts entre mars 2021 et février 2024, dont 51 par balles.