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Interrogations sur le centre réel du pouvoir
Alors que Bassirou Diomaye Faye s'appuie sur la légitimité de la Constitution pour piloter l'État, Ousmane Sonko semble dicter l'agenda politique depuis l'Assemblée nationale
 
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1006762
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Depuis la rupture politique entre le président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, une interrogation traverse le débat public sénégalais : où réside désormais le centre réel du pouvoir ? Le Palais de la République concentre-t-il toujours la décision politique ou assiste-t-on à une redistribution de l’autorité entre les institutions et le parti majoritaire ?

Cette séquence invite à dépasser une lecture strictement constitutionnelle du pouvoir pour s’interroger sur les rapports entre pouvoir juridique, pouvoir partisan et leadership politique. Le Sénégal connaît une nouvelle configuration institutionnelle où le pouvoir apparaît moins comme une domination verticale que comme une relation entre plusieurs pôles de décision.

La Constitution sénégalaise confère au Président de la République des prérogatives majeures. D'un point de vue juridique, Bassirou Diomaye Faye demeure donc le principal détenteur du pouvoir exécutif. Cependant, la pratique politique semble faire émerger une autre réalité : le pouvoir ne paraît plus concentré exclusivement au Palais de la République.

Dans Who Governs?, Robert Dahl remet précisément en cause l’idée d’un pouvoir monopolisé par une seule élite. Selon lui, les démocraties contemporaines fonctionnent selon une « polyarchie », c'est-à-dire un système où plusieurs centres de pouvoir influencent simultanément les décisions publiques.

Cette grille de lecture éclaire utilement la séquence sénégalaise. Le Président de la République dispose de la légitimité constitutionnelle. Le président de l’Assemblée nationale bénéficie d’une majorité parlementaire solide et conserve une forte influence sur les militants, les élus et une partie importante de l’opinion.

Qui agit ? Qui réagit ? La concurrence des agendas politiques…

Le pouvoir apparaît ainsi comme partagé entre plusieurs espaces institutionnels et partisans. Autrement dit, la question n’est plus seulement : Qui détient constitutionnellement le pouvoir ? mais également : Qui parvient effectivement à orienter l’agenda politique ?

Plusieurs épisodes récents ont alimenté le débat public sur l’initiative politique : l’initiative parlementaire de révision du code électoral, suivie de la présentation d’avant-projets gouvernementaux ; le retour d’Ousmane Sonko à l’Assemblée nationale après son départ de la Primature ; l’initiative parlementaire de révision constitutionnelle puis la saisine du Conseil constitutionnel par le Président de la République ; les prises de parole publiques d’Ousmane Sonko critiquant l’orientation du pouvoir exécutif, suivies de décisions présidentielles concernant certains directeurs généraux.

Pris ensemble, ces épisodes peuvent nourrir une lecture selon laquelle Ousmane Sonko occupe une position importante dans la définition des thèmes du débat politique, tandis que le Président intervient fréquemment dans un second temps par l’exercice de ses compétences institutionnelles.

Toutefois, cette lecture relève d’une interprétation politologique. Elle ne permet pas, à elle seule, d’établir que toutes les décisions présidentielles seraient provoquées par les initiatives de Sonko, notamment lorsque ce lien repose sur des rumeurs ou des hypothèses non démontrées.

On peut en revanche soutenir que les deux acteurs participent aujourd’hui à une forme de coproduction conflictuelle de l’agenda politique, chacun cherchant à imposer ses priorités et son rythme au débat public.

La gouvernementalité : gouverner au-delà des institutions…

Au demeurant, il est intéressant de proposer une conception du pouvoir sensiblement différente de la tradition juridique. Pour lui, le pouvoir ne se réduit pas aux institutions ; il circule à travers des pratiques, des discours, des normes et des dispositifs. La gouvernementalité désigne précisément l’ensemble des techniques permettant de conduire les conduites et d’orienter les comportements.

Dans cette perspective, le véritable pouvoir ne consiste pas uniquement à signer des décrets ou à présider le Conseil des ministres. Il consiste aussi à définir les problèmes politiques, imposer les priorités du débat public et influencer durablement les comportements des acteurs.

Sous cet angle, il est possible d’avancer que le leadership d’Ousmane Sonko conserve une capacité importante à structurer le débat politique. Son influence sur une partie des militants, des élus et de l’espace public contribue à faire de lui un acteur central dans la production des enjeux politiques.

Cette observation ne signifie pas qu’il « gouverne » juridiquement le Sénégal, mais qu’il demeure un acteur majeur de la gouvernementalité au sens foucaldien, en participant à l’orientation des représentations, des stratégies partisanes et des comportements politiques.

Bassirou Diomaye Faye exerce une autorité légale-rationnelle, fondée sur les institutions de la République. Ousmane Sonko conserve, quant à lui, une légitimité charismatique, construite au fil des mobilisations, des épreuves politiques et des victoires électorales.

Dans plusieurs partis politiques, la légitimité institutionnelle finit par supplanter la légitimité charismatique. À PASTEF, la coexistence de ces deux registres crée une situation originale : l’autorité de l’État et celle du leader partisan ne coïncident plus entièrement. Cette dualité contribue à expliquer les tensions actuelles et la perception, chez certains observateurs, d’une concurrence entre deux pôles d'influence.

 « Gouvernancer » vs gouverner…

Il est important de distinguer la gestion quotidienne de l’appareil d’État de la capacité à donner une orientation stratégique à l’action publique.

En reprenant cette distinction, on peut formuler une hypothèse analytique : le Président Diomaye Faye apparaît principalement comme le détenteur des responsabilités de gestion de l’État, tandis qu’Ousmane Sonko est souvent perçu par ses partisans comme le porteur du récit politique, du cap idéologique et de la vision stratégique.

Cette distinction est d’autant plus pertinente qu’elle permet d’établir la maxime selon laquelle Diomaye « gouvernance », tandis que Sonko « gouverne ». Les deux acteurs exercent des formes différentes d’influence : l’un par les institutions, l’autre par son leadership partisan et sa capacité de mobilisation.

La véritable originalité de la séquence politique sénégalaise réside peut-être moins dans la rivalité entre deux hommes que dans l’émergence d’une configuration bicéphale du pouvoir. Le Président de la République dispose de la légitimité constitutionnelle et des instruments de l’État ; le président de Pastef conserve une forte légitimité charismatique et une influence politique significative sur une partie de la majorité.

Dans cette perspective, il est possible de soutenir que le pouvoir institutionnel est exercé par Diomaye Faye, tandis que le pouvoir politique, entendu comme la capacité à définir les priorités, à imposer les enjeux du débat public et à orienter les comportements des acteurs, demeure largement structuré par Ousmane Sonko. Cette interprétation conduit à voir en Sonko la figure centrale de la gouvernementalité politique actuelle, sans pour autant effacer les prérogatives constitutionnelles du chef de l’État.

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