(SenePlus) - Ce dimanche, le Sénégal attend avec impatience la publication de la liste du nouveau gouvernement dirigé par Al Aminou Lo. Comme souvent dans notre histoire politique récente, les spéculations vont bon train. Qui entre ? Qui sort ? Qui gagne en influence ? Qui perd du terrain ? Derrière cette curiosité légitime se cache cependant une question plus profonde : pourquoi les Sénégalais investissent-ils autant d'espoir dans les hommes politiques, au point d'être régulièrement déçus par eux ?
Depuis l'alternance de 2000, un même schéma semble se répéter. Beaucoup avaient fini par considérer qu'Abdou Diouf était le problème et qu'Abdoulaye Wade était la solution. Quelques années plus tard, Wade est devenu à son tour le problème, tandis que Macky Sall apparaissait comme la solution. Ensuite, une partie importante de l'opinion a vu dans le tandem Diomaye-Sonko l'alternative capable de rompre définitivement avec le « système ».
À chaque étape, les attentes ont été immenses. À chaque étape également, les désillusions ont fini par apparaître.
Cette récurrence devrait nous interroger. Le véritable problème réside-t-il dans les dirigeants successifs ou dans notre manière de concevoir la politique ?
Le Sénégal souffre peut-être moins d'une crise des hommes que d'une culture politique fortement marquée par le culte de la personnalité. Nous avons souvent tendance à attribuer à un individu des capacités quasi salvatrices. Nous attendons de lui qu'il transforme à lui seul les institutions, l'économie, la gouvernance et parfois même les comportements sociaux.
Or, aucun homme politique, aussi brillant soit-il, ne peut répondre à de telles attentes.
Cette personnalisation excessive du pouvoir produit deux conséquences. D'abord, elle favorise des adhésions émotionnelles qui réduisent l'esprit critique. Ensuite, elle prépare inévitablement des déceptions lorsque la réalité du pouvoir vient contredire les espoirs placés dans un leader.
L'actualité politique illustre parfaitement cette dynamique. Les tensions apparues entre le président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont surpris de nombreux Sénégalais. Pourtant, elles rappellent une vérité élémentaire : les alliances politiques sont des constructions humaines et non des réalités sacrées. Elles peuvent évoluer, se transformer ou se fissurer sous l'effet des contraintes du pouvoir.
Le nouveau gouvernement attendu ce dimanche sera donc observé avec une attention particulière. Il permettra peut-être de mieux comprendre la nature des rapports entre le président, son Premier ministre devenu président de l'Assemblée nationale et leur formation politique. Il donnera également des indications sur les orientations que souhaite prendre le chef de l'État.
Mais au-delà des personnes qui figureront sur cette liste, l'essentiel est ailleurs.
La vraie question n'est pas de savoir quel homme politique sauvera le Sénégal. Elle est de savoir comment construire des institutions suffisamment solides pour que l'avenir du pays ne dépende plus des qualités ou des faiblesses d'un seul homme.
Les nations les plus stables ne sont pas celles qui produisent les meilleurs héros politiques. Ce sont celles qui parviennent à limiter le pouvoir des individus par la force des règles, des contre-pouvoirs et de la citoyenneté.
Tant que nous continuerons à chercher des sauveurs plutôt que des institutions fortes, nous risquons de reproduire le même cycle : espoir, exaltation, désillusion, puis recherche d'un nouveau sauveur.
Le prochain gouvernement apportera peut-être des réponses à certaines interrogations du moment. Mais il ne résoudra pas à lui seul le principal défi de la démocratie sénégalaise : sortir du culte des personnalités pour entrer durablement dans la culture des institutions.
Docteur Cheikh Tidiane Mbaye, Sociologue