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Par Lansana Gagny Sakho
Patriotisme et souveraineté, les mots de nos maux
EXCLUSIF SENEPLUS - Le discours souverainiste sénégalais est devenu un piège. Sous couvert de fierté nationale, le pays s'enferme dans des dépendances ruineuses, de l'énergie à l'agriculture en passant par le transport aérien
 
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1006770
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Quand le verbe remplace l'acte et le discours tient lieu de stratégie économique

Il m’arrive, au fil des débats économiques sénégalais, d’observer un phénomène que vingt ans d’expérience institutionnelle n’ont pas réussi à me rendre banal : le moment où certains universitaires, riches d’une connaissance hautement livresque mais éloignés des réalités économiques, prononcent les mots souveraineté ou patriotisme, et où la salle se lève, applaudit, approuve sans jamais interroger ce que ces mots signifient concrètement dans un pays dont la dette publique approche les 26 000 milliards de FCFA, dont le programme FMI reste suspendu et dont le secteur privé est exsangue.

Ces mots produisent un effet immédiat, presque physiologique. Ils rassurent. Ils rassemblent. Ils donnent l'illusion du mouvement. Et c'est précisément pour cela qu'ils sont devenus, dans notre contexte national, des mots dangereux : non pas parce que les valeurs qu'ils désignent sont fausses elles sont légitimes et nécessaires mais parce que leur invocation permanente a fini par se substituer à la stratégie qu'ils prétendent servir.

J'écris cet article depuis la conviction que forge l'expérience : j'ai passé près d'une décennie au cœur de l'État sénégalais, à diriger des institutions publiques, à arbitrer des contraintes budgétaires réelles. Et cette expérience m'a enseigné une vérité que les discours de rupture édulcorent systématiquement : la souveraineté n'est pas un mot, c'est une démonstration. Elle ne s'affiche pas, elle se prouve. Elle ne se proclame pas, elle se construit. 

L'anatomie d'un piège rhétorique sénégalais

Il faut nommer le mécanisme pour en mesurer la dangerosité dans notre contexte national. La rhétorique souverainiste sénégalaise fonctionne selon une structure bien identifiable. Elle identifie un ennemi extérieur le FMI, les multinationales françaises, les partenaires occidentaux et présente la résistance à cet ennemi comme un acte de puissance nationale. Elle a fourni les arguments pour bloquer ou retarder l'accord avec le FMI au nom de la souveraineté. Elle a justifié le maintien d'Air Sénégal déficitaire au nom de la fierté nationale. Elle a protégé des entreprises publiques non performantes au nom du patriotisme économique.

Ce faisant, elle a privé les décideurs d'une question fondamentale, la seule qui vaille vraiment dans la situation actuelle : qu'est-ce que nous produisons, à quel prix, et comment allons-nous honorer 14 870 milliards de FCFA de service de la dette entre 2026 et 2028 ?

Le patriotisme économique sénégalais suit la même logique. Acheter sénégalais, produire sénégalais ces injonctions sont nobles dans leur intention. Elles deviennent pernicieuses lorsqu'elles servent à justifier la protection d'entreprises publiques qui saignent le budget, à maintenir des monopoles qui renchérissent le coût de la vie pour les ménages les plus vulnérables, ou à refuser les partenariats extérieurs dont le pays a précisément besoin pour monter en gamme industrielle.

Trois secteurs sénégalais où les mots ont remplacé les actes

L'énergie d'abord. La Senelec, présentée depuis des décennies comme pilier de la souveraineté énergétique nationale, accumule les difficultés structurelles malgré des investissements publics massifs. Les délestages ont ponctué la vie des entreprises et des ménages pendant des années. Les industriels confrontés à une énergie peu fiable et coûteuse ont souvent renoncé à s'installer ou ont investi dans des groupes électrogènes qui renchérissent encore leur coût de production. La souveraineté énergétique proclamée a produit une dépendance industrielle réelle. Et si les hydrocarbures offshore ouvrent aujourd'hui de nouvelles perspectives, leur valorisation exigera précisément les partenariats techniques et financiers que le discours souverainiste tend à méfier.

L'agriculture ensuite le cœur symbolique de la souveraineté alimentaire sénégalaise. La filière arachidière, pilier historique de l'économie nationale, illustre parfaitement le paradoxe. La Sonacos, chargée de valoriser cette ressource stratégique, reste sous-financée et sous-performante face à des opérateurs privés mieux dotés. Les prix administrés ont maintenu des coûts si élevés que le Sénégal importe massivement ce qu'il devrait produire. La souveraineté alimentaire proclamée coexiste avec une dépendance alimentaire croissante contradiction que les discours ne nomment pas.

Le transport aérien enfin. Air Sénégal accumule des pertes depuis sa création, absorbe des injections de capital public répétées et n'a jamais atteint l'équilibre opérationnel. Au nom de la fierté nationale, elle est maintenue. Pendant ce temps, les passagers sénégalais paient parmi les billets les plus chers de la sous-région. La connexion entre Dakar et les marchés régionaux première infrastructure de l'attractivité est pénalisée par cette politique. Le patriotisme aérien coûte cher, littéralement, à chaque billet.

Ce que la Corée du Sud et le Vietnam enseignent au Sénégal

Je reviens souvent dans mes écrits à ces deux trajectoires asiatiques. Non par fascination exotique, mais parce qu'elles répondent avec une clarté implacable à la question que le Sénégal doit se poser maintenant, à ce moment charnière de son histoire économique : comment construit-on une souveraineté réelle quand les ressources existent mais que les marges de manœuvre se rétrécissent ?

En 1960, la Corée du Sud était plus pauvre que le Sénégal. Elle n'avait pas de phosphates. Pas de zircon. Pas d'hydrocarbures. Son État a défini des filières industrielles prioritaires, y a concentré les ressources publiques, les a évaluées sans complaisance et les a ouvertes aux partenariats technologiques étrangers non pas par faiblesse, mais par stratégie. En 2024, elle exporte 684 milliards de dollars de produits manufacturés. Sa souveraineté ne s'entend pas dans des conférences elle se lit dans les chiffres d'exportation.

Le Vietnam a réalisé en 1986 ce que le Sénégal tarde encore à assumer pleinement : regarder lucidement sa situation et décider de s'ouvrir intelligemment au lieu de se fermer symboliquement. En 2024, le commerce extérieur du Vietnam atteint 786 milliards de dollars, soit 165 % de son PIB. Le Sénégal a ses hydrocarbures, son littoral atlantique, sa position géographique stratégique, la ZLECAf. Ce que le Vietnam avait en plus, c'est la méthode et la constance.

Le coût réel des mots au Sénégal

Les chiffres sénégalais ne mentent pas. Selon le rapport Forvis Mazars (2024), la dette publique consolidée du Sénégal atteint désormais 25 583 milliards FCFA, soit 128,6 % du PIB, un niveau inédit qui traduit l’ampleur des engagements accumulés entre 2019 et 2024. Le service de la dette, estimé à 5 498 milliards FCFA en 2026, illustre la pression budgétaire croissante sur l’État et la nécessité d’une gouvernance financière rigoureuse. 

Le service de la dette entre 2026 et 2028 représente près de 98 % des recettes budgétaires attendues. Les rendements sur les marchés régionaux avoisinent 8 % une prime de risque que les Sénégalais paient collectivement, résultant directement de l'érosion de la confiance provoquée par des années de gestion opaque et de signaux contradictoires.

Ces chiffres ne sont pas le résultat d'une malédiction externe. Ils sont en grande partie le résultat d'une confusion entre deux réalités radicalement différentes : la souveraineté comme posture ce qu'on affiche et la souveraineté comme construction ce qu'on bâtit. Pendant des années, le Sénégal a affiché sa souveraineté en retardant des réformes douloureuses, en maintenant des entités déficitaires, en évitant les arbitrages courageux. Et pendant ce temps, la dette s'est accumulée.

Le mot souveraineté brandi chaque fois qu'une réforme est proposée ne résout aucun problème concret sénégalais. Il ne rembourse pas la dette. Il ne crée pas d'emplois. Il ne transforme pas les phosphates en engrais de haute valeur ajoutée. Il ne réduit pas le coût de l'énergie. Il ne garantit pas l'éducation des enfants. Les actes font tout cela. Les mots, non.

Prouvons plutôt que de proclamer

La lucidité exige de reconnaître que dans la situation actuelle du Sénégal dette record, service budgétaire écrasant, confiance des marchés fragilisée les mots ne construisent rien. Les réformes structurelles, les actes courageux et la cohérence dans la durée peuvent tout changer. La Corée du Sud n’a pas proclamé sa souveraineté, elle l’a prouvée. Le Vietnam n’a pas invoqué la rupture, il l’a organisée méthodiquement. Le Sénégal dispose aujourd’hui d’une fenêtre d’opportunité rare : des hydrocarbures qui produisent, une démocratie qui fonctionne, une nouvelle gouvernance qui a l’ambition de rompre avec les pratiques du passé.

Dans ce contexte, un élément nouveau mérite d’être nommé avec lucidité et responsabilité : le président de la République a choisi de reconstruire la crédibilité nationale non par des slogans, mais par le travail, la méthode et la transparence. Cette orientation est notre meilleure promesse d’avenir, d’autant qu’elle ouvre la voie à la conclusion attendue du programme avec le FMI, dont la finalisation constituerait non seulement un acte de gouvernance financière, mais aussi le prélude indispensable à la relance de l’économie, à la baisse des taux, au retour de la confiance et à la réouverture des financements internationaux.

Inspiré de la Note de Mentorat n° 13 — extrait de l'ouvrage Gouverner est un métier — Lansana Gagny Sakho, 

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