(SenePlus) - À une centaine de kilomètres au sud de Dakar, Pointe Sarène est surtout connue pour son développement touristique accéléré. Mais derrière les complexes hôteliers qui bordent cette portion de la Petite Côte, un autre chantier se joue loin des regards : celui de la préservation des ressources halieutiques. Dans cette zone reconnue comme une véritable nurserie où de nombreuses espèces de poissons viennent se reproduire et grandir, les communautés locales expérimentent depuis plusieurs mois une nouvelle manière de protéger leur patrimoine marin.
Porté par l'Environmental Justice Foundation (EJF) avec un financement de l'Union européenne, le projet Global Toolkit for Participatory Fisheries Governance mise sur un principe simple : associer directement les communautés de pêche à la surveillance des activités en mer afin de renforcer la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN), tout en améliorant la gouvernance des pêcheries.
Lors d'une mission d'imprégnation organisée à l'intention de journalistes, les responsables du projet, les autorités des pêches et les acteurs communautaires ont présenté les premiers résultats de cette expérience pilote menée au sein du Conseil Local de Pêche Artisanale (CLPA) Sindia Sud, dont Pointe Sarène constitue l'un des principaux sites d'intervention. Cette initiative vise à promouvoir une gestion plus transparente, participative et durable des ressources halieutiques en s'appuyant sur les communautés côtières et sur des outils numériques de collecte de données.
Pour Gilbert Waly Ndiaye, chargé de programme à l'Environmental Justice Foundation (EJF), le projet est né d'un constat simple : la surveillance des pêches ne peut plus reposer uniquement sur les services de l'État. « Les communautés connaissent parfaitement leur environnement marin. Elles sont souvent les premières à constater les infractions. L'objectif est de les placer au cœur de la surveillance participative dans une logique de cogestion », explique-t-il.
Selon lui, le projet Global Toolkit, financé par l'Union européenne, s'articule autour de trois piliers complémentaires. Le premier consiste à renforcer les commissions de surveillance des Conseils locaux de pêche artisanale afin qu'elles participent directement au contrôle des activités de pêche. Le deuxième vise à développer les capacités des organisations locales à travers des actions de plaidoyer, de gouvernance et de leadership. Le troisième accompagne les organisations professionnelles, notamment les associations de femmes transformatrices et les réseaux de pêcheurs, afin qu'ils deviennent des acteurs à part entière de la gestion durable des ressources.
Cette vision rejoint celle portée par Moustapha Siw Faye, ingénieur halieute et Program Assistant à EJF. Selon lui, la gouvernance durable des pêcheries repose sur trois leviers essentiels : la participation active des communautés, le renforcement de la transparence dans la gestion des données et l'implication de l'ensemble des acteurs de la filière, notamment les femmes, dans les mécanismes de prise de décision.
Au cœur de ce dispositif figure l'application DASE, un outil numérique qui permet aux membres des commissions de surveillance de documenter en temps réel les infractions observées en mer. Chaque photographie prise est automatiquement enrichie de coordonnées GPS, de la date et de l'heure de l'observation, facilitant ainsi le travail d'analyse des autorités compétentes.
Pour Gilbert Waly Ndiaye, l'application va bien au-delà d'un simple outil de prise de photographies. Les données collectées permettent de constituer une base d'informations fiable sur les pratiques de pêche illicite. Les cas signalés concernent notamment les incursions dans des zones interdites, l'absence de permis de pêche, la capture de poissons juvéniles ou encore le non-port des gilets de sauvetage.
« Chaque image est géolocalisée et horodatée. Elle peut ensuite servir à produire une alerte documentée à destination des autorités compétentes », explique-t-il. L'outil a déjà démontré son efficacité : dans un cas récent, les informations recueillies grâce à DASE ont permis de géolocaliser un navire opérant irrégulièrement dans les eaux sénégalaises avant que celui-ci ne soit sanctionné par les services de surveillance.

Les premiers effets d'une cogestion des pêches
Pour Ibrahima Lo, chef du Service régional des pêches et de la surveillance de Thiès, l'arrivée du projet a profondément transformé la situation de Pointe Sarène. « Ce projet est arrivé au bon moment. Le poste de contrôle avait même été fermé faute d'agents. Avec l'appui d'EJF, il est redevenu opérationnel et figure aujourd'hui parmi les postes de contrôle les plus performants de la région. »
Selon lui, les effets sont visibles sur la ressource elle-même. « Avant, nous observions essentiellement des captures de juvéniles. Aujourd'hui, nous sommes passés de poissons d'environ 14 centimètres à des individus de taille commerciale atteignant 22 à 23 centimètres. Cette amélioration s'est aussi traduite par une hausse de la valeur marchande : une caisse de sardinelles vendue auparavant autour de 4 000 FCFA peut désormais atteindre entre 22 000 et 27 000 FCFA. »
Le responsable régional reste toutefois prudent. Il rappelle que l'évolution des captures dépend également de nombreux facteurs, notamment l'intensité de l'effort de pêche, les migrations saisonnières des pêcheurs ou encore les débarquements provenant d'autres régions et de pays voisins. Pour lui, ces paramètres doivent toujours être pris en compte dans l'analyse de l'évolution de la ressource.
Au-delà de la technologie, la réussite du projet repose surtout sur la confiance construite entre les communautés et les services de l'État. Mbaye Sarr, coordonnateur du CLPA Sindia Sud et représentant du chef de village, insiste sur la dimension collective de cette surveillance.
« Les personnes que nous contrôlons en mer sont souvent nos propres frères. Pour garantir l'impartialité, nous avons instauré un système de rotation entre les équipes de différents villages. Lorsque la surveillance se déroule à Pointe Sarène, nous faisons intervenir des équipes venues de Mballing, et inversement. Cela permet de mener les contrôles avec davantage de neutralité et de crédibilité. »
Selon lui, cette approche de cogestion rompt avec les anciennes méthodes de gestion exclusivement descendantes. « Aujourd'hui, les décisions sont prises avec les acteurs locaux. Ce sont eux qui connaissent les réalités du terrain et qui participent directement à la protection de leurs ressources. C'est cette implication qui explique les résultats que nous obtenons aujourd'hui. »
Le projet ne se limite d'ailleurs pas aux pêcheurs. Les femmes transformatrices, les mareyeurs et l'ensemble des acteurs de la chaîne de valeur bénéficient également de formations sur la réglementation, la surveillance participative et les bonnes pratiques. L'objectif est clair : empêcher la commercialisation des poissons juvéniles et faire en sorte que chaque maillon de la filière contribue à la préservation de la ressource.
Cette responsabilisation de l'ensemble des acteurs constitue l'un des fondements de la stratégie développée par EJF. En renforçant les capacités des communautés tout en améliorant la collecte de données fiables, l'organisation entend favoriser une gouvernance plus transparente des pêcheries sénégalaises et renforcer la lutte contre la pêche illicite.
À Pointe Sarène, cette expérience pilote montre déjà que la protection des ressources halieutiques ne repose plus uniquement sur les moyens de l'administration. Elle s'appuie désormais sur des communautés mieux organisées, mieux formées et davantage responsabilisées, capables de devenir les premières gardiennes de leur patrimoine marin. Face aux défis que représentent la surexploitation des ressources et la pêche illicite, ce modèle de cogestion pourrait inspirer d'autres zones de pêche du Sénégal et contribuer à une gouvernance plus durable des océans.